Olivier Adam, Falaises
Adam avait 11 ans quand sa mère s’est jetée du haut des falaises d’Etretat. Vingt ans plus tard, il traîne une existence pleine de trous de mémoire
Nous avions rencontré Thibaut Kaeser du temps de feu L’idéaliste ; nous avions alors pu apprécier sa plume rigoureuse et fine – sa faculté, aussi, à dire en toute simplicité ce que la lecture du livre qu’il évoque peut receler d’accessible à tout lecteur. Loin de la presse parisienne – Thibaut vit et travaille à Genève – il amène dans nos pages un peu de cette précision quiète que l’ont dit être l’apanage de nos voisins helvètes… et nous sommes heureux que sa route de chroniqueur littéraire croise à nouveau la nôtre – durablement, espérons-le.
Pour son entrée à la rédaction du Littéraire, Thibaut a choisi de chroniquer le dernier roman d’Olivier Adam, Falaises. Un livre que certains jurys des prix automnaux ont d’ores et déjà remarqué. Peut-être entrera-t-il en hiver avec une belle distinction épinglée à sa jaquette ?
Rester debout
Il est des écrivains qui construisent leur œuvre avec leurs tripes, leur sang. Tout ce qu’ils ont, ils l’offrent à leurs lecteurs, et ces derniers ne leur en sont que plus reconnaissants. Entre quelques lignes, plusieurs centaines de pages, ils croisent de lointains parents que la vie a sculptés dans le béton, l’adversité, le désarroi. La gratitude se marie alors à l’admiration ; il est des signes qui ne trompent pas. Le narrateur avait 11 ans lorsque sa mère s’est jetée des falaises d’Étretat, connues pour son aiguille creuse où Maurice Leblanc imagina Arsène Lupin y cacher son fameux trésor. Aujourd’hui, Adam en a trente et un et durant une nuit profonde et noire comme le monde il nous raconte sa vie passée depuis la chambre 103 de l’Hôtel des Corsaires ; de ce balcon, il a vu sa mère se précipiter dans le néant.
Sa mère muette qui porte un fer à repasser sur son visage, sa mère folle ; sa mère radieuse et tant aimée, mais sa mère disparue, l’existence d’Adam se remplit de trous de mémoire. C’est le début fêlé d’une vie avec un avant et un après. Il faut désormais composer avec un père effrayant, tyran qui ne tolère à la maison qu’un silence de mort. Adam a bien son frère, Antoine, qui se relève de son coma dans lequel l’a plongé l’enterrement. Son grand frère, figure tutélaire qu’il suit après l’école au long d’après-midis qui ne finissent que dans la nuit, les amours tristes et les beuveries au son des Cure, des Smiths ou de Nirvana.
Mais Antoine part un jour sans crier gare. Il fuit son enfance sur les océans, laissant derrière lui Adam, leur pavillon de banlieue parisienne et leur vie morne et grise, interminablement grise. À son tour, le petit frère devra quitter la maison au jardin envahi de mauvaises herbes. Il fera comme il peut, restera debout et droit, malgré tout. Ainsi, dans les écrits d’Olivier Adam, les personnages se construisent vaille que vaille ; ils rient, ils pleurent, ils sont défaillants – ils choisissent de s’en aller ou ils survivent.
Il y a Lorette, qui maigrit trop avant d’être internée ; Nicolas, l’ami de son frère, son ami aussi, qui avale un fusil devant son père afin qu’il comprenne enfin ; des voisins qui boivent et qui trébuchent. Il y a Léa, qui traîne toute une mémoire et beaucoup de secrets, et s’en va dans un dernier bain. Des hommes et des femmes de tous horizons que le narrateur aime puis perd dans des logements de fortune, et qu’il ne retrouve qu’au long de souvenirs entêtants sur lesquels souffle un froid persistant : les années sont longues et rudes, les hivers sans fin dans l’univers d’Olivier Adam.
Mais sous la morsure du givre, l’auteur entretient un feu ardent auquel il abreuve un style tout de concision et de pudeur mêlées. Une finesse éblouissante en rejaillit, un peu à la façon de ces histoires de boxeurs attachants à force de recevoir des coups. Les larmes y sont dégluties à mesure que sont ingurgités des litres de whisky, et la lecture de Falaises a finalement quelque chose d’enchaîné, de sans pitié – la lutte, encore, aux poings ou au fleuret on ne sait plus : il vaut mieux continuer, on ne se dit pas vraiment pourquoi, on risquerait d’être emporté à son tour, d’autant que le narration est mue par une étrange force passive ; l’auteur ne se révolte pas, il hurle plutôt dans la nuit, muet lui aussi, et ainsi, un jour, il frôle la folie.
En chemin, il rencontre Claire qui lui donne Chloé. Avant cela, il a souvent cru voir la silhouette de sa mère dans des apparitions diaphanes. Mais les nuages passent, à force. À force justement, car la puissance qui se dégage de ce roman, énergie brute d’un homme ébréché, vaut toutes les leçons, tous les remèdes, toutes les peintures d’une France bien contemporaine. Nul manifeste cependant, rien qu’une multitude de miroirs : des proches, des voisins, des parents ; une certaine époque aussi. Et une poésie qui se niche dans un ciel bleu délavé d’après la tempête.
Un homme finit par retourner sur la tombe de son père. Il a la vie devant lui, une compagne et une fille à ses flancs. Qui l’eût cru ? Peut-être lui-même n’y croyait pas avec tous ces morts-vivants dans son sillage. Mais nous, nous le croyons : en livrant ces années tristes, Olivier Adam signe un grand livre à hauteur d’homme. Qu’il en soit remercié.
Thibaut Kaeser
Lire la chronqiue de Passer l’hiver, du même auteur.
![]() |
||
|
Olivier Adam, Falaises, Éditions de l’Olivier, août 2005, 207 p. – 18,00 €. |
