Nicole Caligaris & Pierre Le Pillouër, L’Expérience D
La règle du jeu
(Noli Tangere : alchimie de la sidération)
« Quoi entre deux battements « (N. C et P. Le P.)
J’aime les livres soumis à une méthode. Le plus souvent, ils sont réussis. Queneau et Perec sont là pour le prouver. Ici Nicole Caligaris et Pierre Le Pillouër ne cachant pas le jeu (bien au contraire), un double je soudain se délivre. Expérience D en son pacte d’alliance prend en compte deux ambiguïtés, deux équivocités. Développées (et non enveloppées), impliquées (et non dégagées), elles n’avancent plus masquées. Le texte devient une » traduction » où chaque écriture et chaque » persona » trouvent une liberté neuve par l’exercice d’un repons.
L’un(e) écrit parce que l’autre vient de le faire, vient donc de lui parler. C’est une cavatine, un travail » à l’oreille « . Tout peut être osé puisque – la règle du jeu étant des plus claires – l’écriture se défait de toute tentative de rapprochement impossible comme de creusement d’abîme.
Entre conception et énonciation, le « conçoit bien » de Boileau trouve une assise naturelle. Il ne s’agit plus de prendre la pose mais d’entrer en lien, en entre-soi, en entre-tien. Sans ce dernier, le livre aurait capoté dès les premières pages dans la médiocrité de l’à peu près. Or ici, la triche n’est plus possible ;
« Le saint lâche, le héros maintient, le poète ne saisit rien
Amené très bas
là où luit le dessus rond de son trésor
avec les descentes de son ventre
plus de triche
aspirations » (p. 29).
Organe plein, organe vide, l’écriture de la dyade ne se succède pas : l’une écrit vers ou dans l’autre. En induction, en trans-duction. Transit, trans-action, transgression d’une langue par l’autre. De reprise en reprise, de morceau en morceau. Chaque langue se fait entendre dans celle de l’autre
« Et
Je
Demeure béante et silencieuse eu conspect
J’ai
Fait quelques passage au milieu de (sa) danse » (p.61)
Preuve que la chair se faisant verbe (et vice-versa), le texte est renversant. Son mouvement de passage et d’égalité égare par le jeu de ses intersections. Là où il n’y a plus d’absence, c’est-à-dire de scène, la pensée peut s’hypostasier.
L’écriture dédoublée se fait entendre dans tous ses possibles. Chacun fait à l’autre ce que l’accord – tacite – lui accorde. La tolérance devient infinie. Le lecteur pénètre dans une maison où tout est permis et où pour une fois deux écrivains ne sont pas sourds l’un à l’autre. Ils s’accordent de sains sacrements. A ce titre – et si le tiers qu’est le lecteur peut se permettre de le dire – surgit une expérience de la périphérie provisoire de l’amour par delà celui des livres et des musiques – de Lautréamont ou Claudel, de Bach ou de Monk. Apparaît aussi une Eucharistie où l’hostie assassinée se met à saigner comme dans certains dessins du Moyen-Age.
Nicole Caligaris et Pierre Le Pillouër n’ont donc pas besoin de » babéliser » leur discours, ni de supprimer leur différence pour s’entendre. Pour s’entendre et s’écouter. Se rapprocher, ce n’est plus renoncer ( « Nolo. Renoncer à la motricité »), c’est (s’) accepter (« Volo Epouser le bon vouloir du temps » p. 68). Ou si l’on préfère : éviter les malentendus du je solo par l’enjeu inhérent ici à la littérature : unicité de sa question à travers deux réponses.
jean-paul gavard-perret
Nicole Caligaris, Pierre Le Pillouër, L’Expérience D, L’arbre à Paroles, Maison de La Poésie, Amay (Belgique), 2013, 76 p. – 10,00 €