Neige Sinno, Triste tigre (Rentrée littéraire 2023)
Née dans les Hautes-Alpes , après une thèse en littérature américaine, Neige Sinno s’est consacrée à l’écriture et à la traduction. Elle a publié un recueil de nouvelles La vie des rats, un essai sur les figures du lecteur puis un premier roman Le camion (POL) sur l’adolescence. Elle remonte dans « /Triste tigre plus loin et de manière encore plus douloureuse.
Entre 7 et 14 ans, la petite Neige fut violée régulièrement par son beau-père. En 2000, Neige et sa mère portent plainte et l’homme est condamné à neuf ans de réclusion. Des années plus tard, Neige Sinno arrive à écrire enfin le récit déchirant de ce qui lui est arrivé. Sans pathos, sans plainte son texte raconte, son histoire d’enfant soumise à des viols systématiques par un adulte qui aurait dû la protéger.
Elle commence par le portrait du bourreau plutôt que d’elle, la victime : « Le bourreau, en revanche, c’est autre chose » écrit-elle « Être dans une pièce, seul avec un enfant de sept ans, avoir une érection à l’idée de ce qu’on va lui faire. Prononcer les mots qui vont faire que cet enfant s’approche de vous, mettre son sexe en érection dans la bouche de cet enfant, faire en sorte qu’il ouvre grand la bouche. Ça, c’est vrai que c’est fascinant. » Et l’auteure d’ajouter « Même moi, qui ai vu cela de très près, du plus près qu’on puisse le voir et qui me suis interrogée pendant des années sur le sujet, je ne comprends toujours pas »
Le texte au-delà des faits entraîne dans une réflexion puissante. Cette confession porte autant sur eux et leur impossible explication que sur la possibilité de les dire, de les entendre. C’est aussi une exploration autant sur le pouvoir que sur l’impuissance de la littérature.
Pour s’en sortir et se dir,e la narratrice a dû interroger d’autres textes, d’autres histoires : Nabokov (« Lolita »), Virginia Woolf, et de nombreux autres textes sur l’inceste et le viol permettent de raconter ce qui s’est passé dans la tête du bourreau qui lui a fait connaître la nuit et le mal pour la laisser ensuite et au mieux à la frontière des ténèbres et du jour.
Est-ce pour cela que l’auteure a quitté l’Europe pour le Mexique ? Toujours est-il qu’il n’existe pour elle ni résilience ou pardon. En reprenant cette histoire, il s’agit de tenter de tenir dans l’intensité et la fragilité des choses conçues dans la solitude et la colère tout en espérant « la folle et ridicule ambition, qui est de faire voler ce monde en éclats. »
De celui qu’elle a longtemps perçu « comme un démiurge, un être plus grand que nature, (…) une créature mythologique, un Sisyphe, un Prométhée torturé par des démons. » elle a compris qu’il s’agissait d’ « un pauvre type qui a profité de la vulnérabilité d’encore plus faible que lui ».
Venu dans les Alpes pour éviter les messes du dimanche et profiter de la vie de grand air et de lumière il a prodigué la nuit et l’étouffement. L’écœurement est exprimé avec une vérité confondante. Tout est ici sidérantt et terrible.
jean-paul gavard-perret
Neige Sinno, Triste tigre, P.O.L éditions, Paris, 2023, 188 p, – 20,00 €.