Marie-Louise Chapelle, Tu (maniériste)

Marie-Louise Chapelle, Tu (maniériste)

 Poétique de l’écart et du désaccord 

L’amour est peut-être ce qui se fait (de mieux ?) mais ne se dit pas. Manière d’éviter certains malentendus que le livre ne lève pas en totalité. Certes, il y a là une adresse au « tu » en question. Mais il se peut que le pronom se transformant en participe passé n’évoque que le silence. Ce jeu est d’emblée et forcément – comme son nom l’indique entre parenthèses – maniériste. Il ce n’est pas le seul en un tel montage et ses divers jeux de rappel.
Le livre possède une double racine. La première est la lecture de Gesualdo de Lyn Hejinian (publié chez le même éditeur il y a dix ans) et que l’auteur entreprend la réécriture « homosyntaxique ». Ce qui complexifie la déclaration d’amour et son adresse. Car le texte de Hejinian paru il y a 40 ans aux USA est fidèle à l’école américaine de l’époque (la « new sentence ») qui ouvrait la poésie à une écriture fractale théorisée à l’époque et qui la rapproche du maniérisme dissonant du Gesualdo dont le poète américain offre un commentaire. Le compositeur italien du XVIème siècle est donc la seconde racine de l’imaginaire poétique. Si bien que, sous couvert de la présence du compositeur meurtrier, le « tu » pourrait créer un autre abîme de l’amour et du texte (même s’il n’est pas programmé).

Tous ces éléments d’élaboration prouvent que Marie-Louise Chapelle donne là une preuve de la dimension maniériste de son travail d’écriture. Et ce, même si, théoriquement en dehors de toute préoccupation formelle, le texte se veut celui d’une passion amoureuse plus ou moins ouvertement autobiographique. D’où le jeu de circulation aléatoire d’un « je » de seconde voire de tierce main à forte (trop ?) dose intellectualiste qui pourrait faire penser combien il est simple de faire compliqué là où il n’existe en guise de cérémonie des aveux que sa contrariété.
Celle qui affirme « Tu manières la forme entière » trouve là une stratégie inductive de « doubler » le réel comme pour s’en tirer. Si bien que le texte deviendrait l’artifice découpé et dysharmonique pour à la fois dire l’amour et s’en protéger. Tous ces passages obligés – il faut le reconnaître assez bien filés – de « vers qui se détachent par des majuscules et des espaces blanches » (selon Pesty), sortant de leurs cadres classiques , veulent prendre de cours le lecteur peu aguerri aux subtilités minimalistes de Hejinian et aux saccades du maestro (Gesualdo) en un jeu d’impairs et passes.

Reste que l’impasse n’est jamais loin : ce jeu de glissement sur le sens et l’autorité des mots rappelle ce que faisait déjà très bien un Marcellin Pleynet dans les années 80. Cette poétique de l’écart et du désaccord n’apporte rien (ou pas grand chose) à ceux de l’amour qui semblent être le centre du livre. A force de subtilités, il en devient le lieu perdu en voulant se rapprocher de son volcan. Mais n’est pas Lowry qui veut. Il manque de la vie ou existent trop d’exigences qui ne sont pas forcément les bonnes.

jean-paul gavard-perret

Marie-Louise Chapelle, Tu (maniériste), Eric Pesty Editeur,  2018, 48 p. – 12,00 €.

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