Marianne Duvivier (dessin) / Frank Giroud (scénario) / Bertrand Denoulet (couleurs), L’Écharde – Tome 1
Un album luxueux dans sa présentation mais au contenu plutôt décevant
La collection « Empreinte(s) » de chez Dupuis, née en mai 2004, a pour particularité de s’inscrire à la croisée des genres : elle accueille des albums de tous registres mais dont le principe est de reposer sur une histoire forte et puissante se résolvant en un nombre de tomes défini à l’avance. Toute jeune, elle s’enrichit déjà d’une sous-collection intitulée « Secrets », placée sous l’égide du scénariste Frank Giroud. Le concept en est simple : exploitant la thématique du secret de famille, le scénariste du Décalogue a écrit plusieurs scénarios ancrés dans l’époque contemporaine, et confie chacun d’eux à un dessinateur différent. Pour lancer cette série, l’éditeur publie simultanément les premiers volets des deux histoires qui ouvrent le bal des silences meurtriers et des mensonges soigneusement entretenus.
Avec L’Écharde, nous allons à la rencontre de deux sœurs, Annette et Hélène Picot. Toutes deux sont étudiantes à Paris, où elles occupent un petit studio à Belleville. En ce mois d’avril 1968, elles passent quelques jours de vacances chez leurs parents, à Saint-Agnel, petit village du sud-est de la France. La quiétude de leur séjour vole brusquement en éclats quand leur père se pend dans son atelier. Sous le choc de l’incompréhensible drame, Annette est assaillie par intermittences de souvenirs d’enfance qui, à l’instar du suicide paternel, font mystère dans sa mémoire. Un prénom de poupée qui suscite une hostilité surprenante chez ses parents… un refus de la laisser rejoindre sa meilleure amie dans une troupe de Jeannettes… une infirmière qui croit reconnaître en elle les traits d’une femme qu’elle a assistée lors de son accouchement en 1942 et qui n’est pas sa mère… et moult autres zones d’ombre qui, accumulées, finissent par lui devenir insupportables. Son père mort, seule sa mère doit être en mesure de l’aider à comprendre…
En brodant sur la toile de fond trouble de l’agitation estudiantine soixante-huitarde ces taches sombres dont les ramifications, telles de sinistres dendrites, semblent plonger dans les ténèbres de la Seconde Guerre mondiale, Giroud installe une intrigue prometteuse dont les jalons sont habilement posés. Mais nous sommes en bande dessinée, et cette force que l’on devine dans le scénario ne suffit pas à porter l’album… et sur le plan graphique, L’Écharde est profondément décevant. Si la mise en couleurs est sublime – les teintes d’ensemble sont d’une tonalité étonnamment douce sans être sourdes ni ternes, les nuances et les dégradés rendus avec beaucoup de subtilité – le dessin en lui-même est d’une médiocrité affligeante. Le trait, simpliste et grossier, convient encore pour les décors et les paysages, qui s’accommodent de cette simplification que l’on sent plus maladroite que délibérément recherchée – les vues panoramiques de Saint-Agnel ou les incursions dans les rues parisiennes sont plutôt réussies. Mais ce graphisme approximatif vire à la catastrophe dès lors qu’il s’agit de transcrire les personnages… visages et corps ont un aspect mal dégrossi qui n’a pas même le charme de l’outrance caricaturale, et ces êtres dénués de finesse sont figés dans des postures souvent peu réalistes ; les attitudes et les mouvements demeurent statiques, et enfin les visages sont animés d’expressions sommaires – quand ils ne sont pas tout bonnement inexpressifs. Une approximation et une maladresse qui deviennent grotesques notamment à la page 23, dans cette planche qui est censée montrer une charge de CRS… Et comme si cela ne suffisait pas, il faut encore souligner que les dialogues manquent trop souvent de justesse, introduisant dans le récit de bien désagréables couacs…
Par son format, sa couverture soignée, ses pages d’un beau papier lisse, épais et mat, l’album est un écrin de grand luxe – trop luxueux sans doute pour une histoire à laquelle on s’attache mais qui est lamentablement gâchée par des dialogues médiocres et surtout par un dessin grossier et peu plaisant.
isabelle roche
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Marianne Duvivier (dessin) / Frank Giroud (scénario) / Bertrand Denoulet (couleurs), L’Écharde – Tome 1, Dupuis coll. « Empreintes », septembre 2004, 56 p. – 12,95 €. |
