Manchette-Tardi, Le Petit bleu de la côte ouest
Après Jean Vautrin et Léo Malet, Tardi revient à J.-P. Manchette.
Si Jacques Tardi a, du moins pour un temps, abandonné Nestor Burma, le détective de choc de Léo Malet, aux bons soins d’Emmanuel Moynot (La Nuit de Saint-Germain des Près, Casterman ; cf. « Burma repart » interview de Moynot in Bodoï n° 73 d’avril 2004) ce n’est pas seulement pour reprendre son personnage d’Adèle Blanc-Sec (annonce faite dans l’émission « e-clectik » de Rebecca Manzoni sur France Inter, le 13 septembre dernier), c’est aussi pour finaliser certains projets qui lui tiennent à cœur.
Tardi aime adapter des romans. Il n’a pas sitôt mis la dernière pierre à la fresque de Jean Vautrin, Le Cri du peuple, avec son quatrième volet, « Le Testament des ruines » (Casterman, septembre 2004), qu’il se replonge dans un univers déjà exploré, celui de Jean-Patrick Manchette, le père du Néo-Polar. Un an après la mort de Manchette, ressortait Griffu (Casterman, 1996), prépublié en 1977 dans BD, l’hebdo de la BD. Si Surfer d’argent et autres 4 Fantastiques étaient déjà présents, ils allaient refaire une entrée remarquée entre les mains de Bastien, un des deux tueurs aux ordres d’Alonso Emerich y Emerich, dit « Monsieur Taylor » ou « Colonel Taylor », de la République dominicaine.
Le livre adapté, c’est Le Petit bleu de la côte ouest, paru en 1976. Le héros s’appelle Gerfaut. Gerfaut est un cadre moyen à la vie d’une monotonie crasse. Il ne demande rien à personne et parcourt les routes de France comme commercial pour une grosse entreprise. Son tort est d’essayer de sauver une personne victime d’un accident de la route, juste avant de partir en vacances avec sa femme et ses deux filles. Il manquera alors de mourir à la plage. Sur un coup de tête, il repartira, incognito, à Paris. Sur un coup de marteau, il se retrouvera dans les Alpes, à jouer aux Heïdi tendance masculine, soigné par un petit vieux. Mais, parce qu’il est gênant, Gerfaut se fera rattraper par son passé récent et repartira en campagne.
Voilà pour une ébauche de trame. Après, dès qu’une radio traîne, on est bercé par des sonorités de jazz. De West Coast, pour être exact. Lee Konitz, Lennie Tristano, Gerry Mulligan, Jimmy Giuffre, Bud Shank… La passion de Manchette est là. Au milieu de tout ça, les dessins de Tardi. En noir et blanc. Au début, on a un peu de mal. Gerfaut ressemble à Burma. Ou alors, on n’arrive pas à oublier Burma. Adèle Blanc-Sec a pour elle d’être une héroïne. La rupture entre elle et Burma est flagrante. Là, ce n’est pas le cas. De plus, tout ce qui arrive à Gerfaut pourrait arriver à Burma. L’assimilation est donc pardonnable tant elle se justifie.
Puis, il faut le remarquer, même si elle est atténuée, la magie Tardi fonctionne. Bien sûr, on perçoit bien les coupures, et le texte est moins acéré qu’il ne l’est dans le roman. Mais la patte Tardi réussit, tant bien que mal, à colmater ces brèches. Car Le Petit bleu de la côte ouest est un véritable hommage à Manchette. Son nom n’orne-t-il pas la devanture d’un magasin de prêt-à-porter d’Issy-Les-Moulineaux à la page 52 ? Les inconditionnels de Tardi en seront sûrement pour leur argent (et ce, même si le livre est étonnamment cher : 15,50 euros quand même). Ils seront néanmoins surpris d’une parution aux Humanoïdes associés, Tardi nous ayant accoutumé aux éditions Casterman. Les inconditionnels de Manchette, eux, se replongeront dans ses romans.
Le Petit bleu de la côte ouest est accompagné d’une préface de François Guérif, éditeur chez Rivages. Les romans de Manchette se trouvent, eux, chez Gallimard, en « Folio policier ». Dix ans après sa mort, une anthologie a vu le jour : Romans noirs, toujours chez Gallimard.
julien védrenne
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Manchette-Tardi, Le Petit bleu de la côte ouest, Les Humanoïdes associés, septembre 2005, 78 p. – 15,50 €. |
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