Males / Thirault, Mille visages – Tome 3 : « L’échoppe du démon »

Males / Thirault, Mille visages – Tome 3 : « L’échoppe du démon »

Et Mille visages – l’entité maléfique par excellence – continue de sévir, tandis que Warren Quinn part à la recherche de son père

La bosse du mal

Décidément, les menées incessantes des forces maléfiques pour enfin régner en maîtresses ici-bas, contrecarrées comme il se doit par un adversaire à leur mesure, sont une source d’inspiration inépuisable pour les conteurs de tout poil. Avec à la clef, souvent, un sentiment de déjà vu inhérent à une récurrence de motifs que l’universalité du thème rend presque inéluctable. Et la série imaginée par Males et Thirault n’a pas su échapper au piège de ces fâcheux clichés maléfiques. Jugez-en plutôt : un enfant contrefait, l’Écosse, le XIXe siècle, la transmission du mal par le sang… Ici, le « diable » a nom Mille visages et se terre dans un vieux grimoire jusqu’à en être tiré par un jeune bossu écossais nommé Jim McAllister dans les années 1840. L’apprenti démon se rend maître de n’importe quel être vivant après l’avoir tué puis soumis à une petite opération de transfusion sanguine. Il appose ensuite une marque sur « ses » créatures ; celles-ci sont immortelles et seul le feu peut les détruire. Rien de bien neuf, donc, sous ce ciel démoniaque embrumé de nuées vampiriques.

Les deux premiers tomes – London / Dakota et Celui qui n’est pas né – racontaient comment un jeune chirurgien londonien, Frank Quinn, avait choisi de s’opposer à Mille visages au point d’aller jusqu’à tuer. Abandonnant sa femme et son fils Warren, il s’était réfugié outre Atlantique, dans une tribu sioux. Dans ce troisième volet, le récit est pris en charge par Warren qui, parvenu au seuil de l’âge adulte, décide de partir à la recherche de son père. En matière de complexité narrative comme d’étrangeté graphique, cet album se situe dans la droite ligne de ses prédécesseurs. L’on y retrouve le même recours systématique aux flashes back, la même propension à inclure plusieurs récits secondaires dans la trame principale, et cette mise en cases à la rythmique si changeante. Le nombre et l’agencement des cases varient d’une planche à l’autre. Et si lesdites cases ont des abords bien classiques – elles ne dérogent en effet jamais au carré ni au rectangle – elles s’étirent parfois sur deux pages, ou bien sortent, ici et là, du cadre qui leur est imparti à l’intérieur de la page. Comme pour tirer le récit hors des limites de son support.

Quant au dessin, il est toujours aussi déroutant… Les nombreuses vues panoramiques continuent d’offrir des perspectives profondément chahutées donnant l’impression que l’image est vue à travers un verre déformant, ou bien que les bâtiments, penchés vers le sol comme un décor de carton pâte mis à mal par un vent trop violent, sont sur le point de s’écrouler. Associées à une transcription du corps humain, surtout des visages, frôlant la caricature – presque tous ont une mâchoire carrée légèrement prognathe, ce qui gonfle la face et enlève toute douceur aux regards les plus bienveillants – ces déformations ne laissent pas de déranger. Ces partis pris graphiques ont assurément un sens, mais je ne puis déterminer lequel. Peut-être s’agit-il de porter à son comble l’écrasement des volumes et l’effacement du modelé qu’induisent les contours noirs, d’autant que les couleurs, étalées en grands à-plats dépourvus de nuances renforcent cette stylisation. Portés par un épais papier glacé, ces graphismes, comme vernissés, ont ainsi quelque chose de vénéneux, telle cette pomme empoisonnée à la robe trop vermeille…

Sans doute pardonnerait-on à l’histoire tous les poncifs qu’elle brasse si elle était servie par un dessin moins dérangeant – lequel gagne peut-être, de la sorte, quelque intérêt : ses particularismes sont tels qu’ils obligent à une réaction passionnée. Soit l’on adhère jusqu’à se noyer dans les remous de l’intrigue, soit l’on rejette l’ensemble véhémentement. Et en ce qui me concerne, c’est la véhémence qui l’a emporté !

isabelle roche

   
 

Males / Thirault, Mille visages – Tome 3 : « L’échoppe du démon », Les Humanoïdes associés, 2003, 56 p. 12,35 €.

 
     
 

Laisser un commentaire