M’aimer
C’est une leçon pour les enfants lecteurs, il faut respecter l’œuvre écrite
M’aimer, c’est le titre que Christophe Honoré a donné à son dernier ouvrage, paru dans la collection « Mouche » de l’Ecole des loisirs. S’il est bien trouvé, il n’est toutefois pas très éloquent quant au contenu. On pourrait penser qu’il s’agit d’un de ses guides pratiques, dont les jeunes femmes à l’image de Bridget Jones sont friandes, qui exhorterait à s’aimer soi-même. Mais n’oublions pas qu’il s’agit d’un livre pour les enfants de 7 à 9 ans : cette hypothèse ne peut être donc la bonne.
Pour éclaircir ce mystère, reportons-nous à la quatrième de couverture. Elle nous apprend, en substance, que l’on va être mis en relation avec un écrivain qui parlera du livre pour enfants qu’il vient de terminer à l’intention de son fils, Anton. Enfin, l’accroche nous laisse présager bien des rebondissements : « Pourtant, cette fois, Anton reçoit un choc. Le nouveau livre de son père est un effondrement, une trahison, une tragédie… Et cela ne fait que commencer. » Quelle peut-être alors cette trahison, comment un livre peut-il bien trahir ?
Comme le livre est réservé à des enfants, la trahison ne saurait être très importante. En fait, tout le drame se noue autour du choix par l’auteur du nom du héros du roman : Sylvio et non Anton comme son fils. L’enfant en déduit que son père ne l’aime plus et le mécanisme s’enclenche. Carce qui semble pour nous anecdotique s’avère crucial pour l’enfant, qui vit à travers l’œuvre de son père : si le père ne le choisit plus comme héros de roman, une partie de lui disparaît. Ainsi, la littérature est le centre du roman. D’ une part, parce qu’on assiste à une réflexion de l’auteur sur la condition d’écrivain pour enfants et d’autre part parce qu’elle crée l’événement. Toute l’intrigue est basée sur ce métier original, si le père n’écrivait pas des livres pour enfants, il n’y aurait pas d’histoire et surtout pas de rebondissements. Le père ne serait pas assez fantasque pour sauter dans la baignoire, tout habillé avec ses chaussures, il prendrait garde au mal-être de son fils et ne resterait pas figé dans une sorte de béatitude (l’enfant dit : « J’avais oublié à quel point les écrivains sont euphoriques quand ils ont terminé un livre. » Cette scène, l’une des premières du livre est également celle qui va sceller le reste de l’histoire, la baignoire va devenir le lieu central mais c’est aussi le moment où tout va basculer entre le père et l’enfant.
C’est là également, que commence la réflexion de Christophe Honoré sur les écrivains et l’écriture. C’est le moment où l’enfant prend conscience de l’intérêt qu’il doit porter à l’œuvre de son père aussi : « Ne pas prendre l’écriture d’un livre au sérieux, c’est une attitude mesquine, méchante et vexante, une vraie violence en fait, à ne pas faire à n’importe quel écrivain, encore moins à son père écrivain ». C’est une leçon pour les enfants lecteurs, il faut respecter l’œuvre écrite. On découvre, dans ce passage, que les écrivains n’attendent qu’une chose, une fois l’œuvre achevée, qu’on leur demande de quoi parle leur livre.
Le livre d’Honoré comporte une dimension autobiographique, l’auteur avait le même âge que le père au moment de l’écriture trente-deux ans. L’auteur, avait déclaré qu’il arrêterait d’écrire des livres pour enfants à trente ans, il écrit toujours deux ans plus tard… De même, l’enfant cite deux amis écrivains du père : Kéthévane et Diastème, ce sont des auteurs pour enfants, publiés notamment à l’Ecole des loisirs. Les amis du personnage et de l’auteur sont les mêmes. L’aspect autobiographique passera inaperçu aux yeux des enfants mais le livre pourra être étudié en classe sous cette optique pour faire découvrir le genre autobiographique grâce à un livre de qualité. La famille monoparentale renforce le lien fusionnel entre ce père écrivain et son fis. Ce fils qui n’accepte pas de le partager même pas avec « un frère de livre ». Il ne reste à Anton qu’une solution, le tuer ! Et cela avant que quelqu’un ne lise le livre et ne mette réellement au monde son héros, Sylvio. Le petit garçon craint trois personnes : les amis écrivains du père qui pourraient aimer le livre et surtout l’éditrice qui est l’accoucheuse des héros du père !
Le petit garçon a des réflexions très mûres pour un garçon de son âge, il doit avoir environ 8 ans, c’est réconfortant de trouver un auteur qui a le courage d’écrire un livre sur un enfant comme les autres et qui réfléchit. Bien des héros actuels sont caricaturaux, celui de Christophe Honoré est intelligent et spirituel même s’il fait des bêtises sans en mesurer les conséquences, poussé uniquement par le besoin d’être rassuré sur l’amour que lui porte son père, il n’en reste pas moins un être qui pense. Ce livre est bien construit et bien écrit, il amène le jeune lecteur à découvrir la littérature sous un jour nouveau rarement exploré jusqu’ici par les auteurs de jeunesse. M’aimer est un roman à part entière et s’il est publié dans une collection destinée à la jeunesse, il n’en fera pas moins le bonheur de tous ceux qui aiment la littérature et les écrivains.
Il faut remercier l’auteur d’avoir écrit ce livre intelligent et, chose importante, qui prend les enfants de 7 à 9 ans pour des lecteurs comme les autres qui ont le droit d’avoir accès à la littérature et pas seulement à des histoires bêtifiantes de cours de récréations ou d’animaux de la ferme qui parlent. Christophe Honoré fait partie d’une nouvelle génération d’écrivains jeunesse qui renouvelle le genre et ne reste plus centrée sur les enfants mais s’ouvre sur le monde qui l’entoure. Ce livre est tout de même réservé à des enfants sachant déjà bien lire pour qu’ils puissent comprendre la trame de l’histoire et sentir toutes les subtilités de l’histoire d’amour qui unit cet écrivain et son fils mais également toutes les nuances psychologiques des deux personnages mis en scène.
M’aimer est donc un roman riche et émouvant, un de ces livres à qui l’on aimerait souhaiter une longue vie et un grand succès ! Si j’avais 8 ans, ce serait mon livre de chevet avec L’homme qui n’avait jamais vu la mer de Le Clézio.
Christophe Honoré, Alan Mets (Illustrations), M’aimer, L’École des Loisirs, Collection : Mouche, 2004, 72 p. – 7, 50 €.