Ma chambre froide (Joël Pommerat)
Un éblouissement qui peut se révéler durable
Au centre de gradins noirs, la scène apparaît comme la piste d’un cirque, mais sombre. Le nouveau spectacle de Joel Pommerat est intégralement narratif ; il utilise toujours l’obscurité qui fait apparaître chacune des scènes indépendante des autres ; des musiques décalées, new wave voire disco, des personnages baroques, fantastiques même. Des morceaux oniriques, des pièces réalistes ; la réalité comprend la fiction, et les rêves en viennent peu à peu à faire vaciller le réel. C’est une histoire simple aux dimensions multiples : apprenant sa mort prochaine, un patron lègue à ses employés l’ensemble de ses biens ; c’est l’occasion pour la plus vulnérable d’entre eux de prendre un rôle éminent dans les turpitudes que connaissent les nouveaux associés. Les tableaux du spectacle s’enchaînent de façon fluide : une tension est nourrie progressivement, faisant succéder aux petits drames les grands.
Joel Pommerat manie avec un vif plaisir et une réussite incontestable l’art de l’apparition, de l’illusion vraie. Ce n’est pas un dramaturge, c’est un metteur en scène, un thaumaturge au sens premier. Ses acteurs sont moins dans l’incarnation que dans la performance. L’efficacité de son théâtre tient justement à cette intention purement monstrative, qui place tous les éléments de la représentation sur le même plan, et autorise toutes les frasques. Les plaisanteries les plus triviales viennent s’insérer dans un dispositif scénique et narratif qui nourrit leur sens. Là, les bons deviennent méchants, et inversement. Cette fille vulnérable est trop gentille pour ne pas être perverse, trop humaine pour ne pas être insaisissable. A terme, la représentation s’accomplit en art des renversements, de l’ambiguïté, de l’interrogation, laissant ses spectateurs dans un éblouissement qui peut se révéler durable.
Christophe Giolito
Ma chambre froide
texte & mise en scène Joël Pommerat
création – compagnie Louis Brouillard
photo : Ma chambre froide. © Alain Fonteray
avec Jacob Ahrend, Saadia Benaïeb, Lionel Codino, Ruth Olaizola, Frédéric Laurent, Serge Larivière, Marie Piemontese, Nathalie Rjewsky, Dominique Tack
Au théâtre de l’Odéon, Ateliers Berthier 75017
Du 2 au 27 mars 2011
scénographie : Éric Soyer avec Thomas Ramon
lumière : Éric Soyer avec Jean-Gabriel Valot
costumes : Isabelle Deffin
son : François Leymarie & Grégoire Leymarie
production Compagnie Louis Brouillard,
coproduction Odéon-Théâtre de l’Europe, Théâtre National Lille Tourcoing Région Nord Pas-de-Calais, Théâtre National de Bruxelles, TNP de Villeurbanne, le Grand T – Nantes, La Foudre – Théâtre du Petit Quevilly, Scène nationale de Sénart, Théâtre d’Arras, Espace Malraux – Scène nationale de Chambéry et de la Savoie, la communauté de spectateurs de la Scène nationale de Cavaillon, Automne en Normandie, Bonlieu Scène Nationale – Annecy, le Centre National de Création et de Diffusion Culturelles de Châteauvallon
En tournée chez tous les coproducteurs pendant la saison 2011-2012 (et les 12 et 13 mai 2011 au Théâtre d’Arras).
Le texte de la pièce doit être publié en 2011 aux éditions Actes Sud.