Luiz Ruffato, Tant et tant de chevaux
Un roman aussi déconcertant que brillant, dont la forme éclatée s’apparente davantage au recueil de nouvelles
Fragments de vies…
Sao Paulo : une mégapole qui évolue à deux vitesses. D’un côté les riches avec leurs quartiers résidentiels, leurs somptueuses habitations et leurs luxueuses voitures. De l’autre, les pauvres, la masse, la plèbe croulant sous son lot quotidien de mésaventures. Avec Tant et tant de chevaux, Luiz Ruffato signe là une oeuvre phare de la littérature brésilienne. Salué par la presse à sa publication, le livre ne cesse de conquérir le public. On a parlé de « Nouveau Roman brésilien » tant le style est novateur. En effet, l’ouvrage, reconnu dans la catégorie « roman », ne présente pas toutes les caractéristiques du roman traditionnel. Mais plutôt des similitudes avec le recueil de nouvelles. Le texte de Ruffato apparaît fragmenté, en morceaux, disons en pièces détachées. C’est une suite de récits, de témoignages bouleversants, de réflexions et d’images qui déferlent au fil des pages. Ils sont là, comme jetés en vrac, pêle-mêle, en désordre dans le livre. On a l’impression de passer d’un univers à un autre sans grande transition. À vrai dire, le sentiment de décousu et de sauts du coq à l’âne déconcerte un tantinet… et dépayse d’autant plus que cette singularité – dans un roman – confère au texte un aspect de miroir brisé dans lequel une multitude de vies anonymes se reflètent. Une sorte de kaléïdoscope qui reproduit les turpitudes des personnages estourbis par la précarité.
Comme quelque obscure tragi-comédie qui peindrait les facettes pathétiques de la condition humaine Tant et tant de chevaux fleure bon ce Naturalisme cher à Zola. Il distille ce Réalisme sacré chez Flaubert. Les scènes de vies sont présentées dans leur spontanéité, sans atours, dans leur précarité. Ruffato offre là un livre implacable qu’il actionne comme un œil grand ouvert sur le quotidien des masses. Cette caméra enregistre tout ; ne laisse rien de ces vies au hasard, jusqu’aux moindres détails de leurs intimités. Impossible alors, pour le lecteur, de détourner les yeux. Les récits l’absorbent. Les phrases se succèdent, porteuses d’un parfum de vraisemblance…
Chaque page s’ouvre comme un parloir où les personnages viennent s’épancher sans fausse pudeur. De l’autre côté, silencieux, le lecteur écoute les confessions poignantes de ces ombres furtives étranglées par la pression sociale. Il mesure leurs espoirs, leurs luttes, leurs frustrations. Des âmes damnées sombrant dans une lente et vertigineuse descente aux enfers…
À ce moment, nous sommes loin des plages paradisiaques vantées par les agences de voyage et à des lieues des prestigieux carnavals. Ce n’est plus le Brésil tout de charme et de beauté qui attire de richissimes touristes occidentaux en mal d’exotisme et d’aventures… Fils du pays, Luiz Ruffato déchire volontiers le voile de façade. Il gratte naturellement le vernis d’appoint. Le livre est un cri contre les très grandes inégalités sociales entretenues par les gouvernements qui, en surface, clament leur foi en la justice et le respect des Droits de l’Homme. Mais concrètement, la gangrène sociale continue de gagner du terrain. Le thème est universel. De facto, une partie – non négligeable – de la population se retrouve rejetée, marginalisée, exclue et coupable, a priori, de ne pas être née sous de riants auspices…
Tant et tant de chevaux, le titre évoque une course échevelée de chevaux affolés et furieux qui galopent avec frénésie dans la jungle des cités laissées pour compte. D’aspect hirsute au premier abord, le texte séduit rapidement. Il aurait fallu le dépiauter avec calme et constance. Comme une pépite d’or brut qu’il convient de frotter avec soin et patience pour la voir enfin briller. Et Ruffato fait partie de ces créateurs pour qui « écrire bien » ne suffit pas. Il faut « écrire fort ».
Pour son premier roman, il s’est laissé tenter par un style éclaté pour produire une œuvre éclatante, magistralement traduite du brésilien par Jacques Thiériot.
Pour son premier roman, il s’est laissé tenter par un style éclaté pour produire une œuvre éclatante, magistralement traduite du brésilien par Jacques Thiériot.
flora menie
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Luiz Ruffato, Tant et tant de chevaux (traduit par Jacques Thiériot), Métailié « Bibliothèque brésilienne », mars 2005, 156 p. – 16,00 €. |
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