Loin des écrivants, deux écrivains !
La narration d’Otte est comme une caresse au soleil dans la pénombre duquel les silhouettes s’affinent dans une forme de disparition longiligne. Dans La moindre mesure du monde, les rayons peuvent être des flaques, les vagues des manières de chenapans et les femmes un des arguments du paysage.
Otte a la narration impressionniste qui confine à l’art poétique compris comme une « esthétique du divers ». Quel est l’objet de ce court récit ? Un départ brusque au bord de la mer. C’est d’ailleurs la seule forme de brusquerie du personnage qui, de grève en marais, de bois en plage s’insinue dans les franges du monde extérieur en même temps qu’il sifflote son âme comme une échelle de rappel.
Otte balaye l’idée de séparation et de manichéisme. Il n’y a pas de monde extérieur et d’univers intérieur. Il y a cette promesse presque pornographique de l’intimité, du décalque de soi sur la présupposition du « dehors ». Il y a chez lui une fantaisie de l’être qu’accompagne une rigueur de la grammaire. Si la syntaxe est une chanson douce, Otte en est le harpiste draconien.
C’est le rêveur qui déglace son rêve pour le flamber aux embruns et à l’érotisme de la robe qui s’ôte sur une dune couverte d’oyats comme des grévistes dans le métro après une manifestation. Avec Otte, les réminiscences d’Apollinaire ne sont jamais lointaines entre l’ancolie et la mélancolie.
Le réel est l’exact contrepoint de la nostalgie, c’est-à-dire qu’il forme la collision entre ce qui ne s’est pas produit et ce qui pourra être : « Il y vient aussi nos ombres / Que la nuit dissipera / Le soleil qui les rend sombres /Avec elles disparaîtra ». Nous touchons là à « l’extrême limite de la nuit », une splendide forêt – pourquoi pas d’Othe ? -, sans amarres d’images ni de symboles, une fantastique désinvolture qui donne « le sentiment que l’ombre n’est pas liée à nous ; c’est nous, au contraire, qui lui sommes obligés » et dont la profondeur est inversement proportionnelle à sa divulgation.
Ce que j’aime chez lui, c’est l’impression d’être à ses côtés. Quand il écrit, la mer bruisse des rires d’enfants et le craquement du bois mort n’est pas un poids mort sur un encéphalogramme plat. Même sa solitude vous mange dans la main comme si vous échangiez un verre de vin. Otte, c’est l’ami qu’on ne connaît pas et c’est exactement la définition de l’écriture dont la sonorité, « quoiqu’on fasse, nous demeure insaisissable ».
Un autre écrivain véritable, loin des écrivants : Alejandra Pizarnik est « l’ange loqueteux » qui réunit « des mots très purs / pour créer de nouveaux silences ». Comme chez Otte, la mer est omniprésente. Peut-on d’ailleurs être poète sans évoquer la mer ? Peut-on acheter des chaussures quand on est cul-de-jatte ?
Autant chez Otte, la mer enchanteresse vibre dans sa propre coquille comme si elle avait été jetée par-dessus bord après un bon dîner, autant chez Pizarnik « les vagues tortionnaires / connaissent le véritable nom de la mort ». Pizarnik n’incarne pas la gaieté même si elle « n’en sait pas sur la nuit » alors que « la nuit semble en savoir » sur elle. Si elle n’incarne pas la joie, sa joie n’est pas une passion triste.
La mélancolie est parfois un inachèvement de l’emballement. Si les abîmes ultimes peuvent être ironiques, comprendre leur musique n’est pas aisé. La musique est d’ailleurs la grande force de la poétesse argentine ainsi que sa mise en abyme. Le trampoline entre l’être et le néant atteint le gigantisme : chaque rebond plafonne dans la frayeur d’être ou l’erreur de n’être plus.
Chaque épouvante époussète le bonheur. Chaque plénitude dégaze du désœuvrement qui rallie la cause de ténèbres incertaines au sein desquelles on slalome entre les maracas lexicales et les instantanés de silence. Le rire est absent comme une pantagruélique rigolade. Rabelais évoquait les mille et un moyens de se torcher le fondement (son torche-cul favori étant l’oison), Pizarnik brille de mille feux quand elle invoque l’énergie nécessaire pour faire le pas de plus, sans verser dans la fosse, pour résister à l’appel du crématorium.
Toutefois, son effroi n’est pas bavard : poèmes courts, à la garçonne, percutants comme une paire de ciseaux plantée dans le dos d’un aphasique. Finalement, ces étoffes mises bout à bout forment un aplat grandiose qui ne relève ni de la robe de mariée ni du patchwork mais d’un univers où l’on est toujours seul et toujours plus nombreux à l’être : au fond, la mélancolie et le poème sont des problèmes musicaux « sur un rythme vertigineux de cascade ».
Comme chez Otte, le « dehors contemplé depuis la mélancolie du dedans apparaît absurde et irréel et constitue la farce que nous devons tous jouer ».
valery molet
– Alejandra Pizarnik, Œuvres, Ypfilon éditeur,
– Jean-Pierre Otte, La moindre mesure du monde, éd. L’étoile des limites.