Lilian Jackson-Braun, Le Chat qui jouait aux dominos

Lilian Jackson-Braun, Le Chat qui jouait aux dominos

Seizième volume de la série du Chat qui… créée par L. Jackson-Braun, ce roman bien peu policier est conforme à la tonalité de l’ensemble…

Après avoir lu à l’envers, mangé de la laine, joué du Brahms, parlé aux fantômes, déplacé des montagnes… et s’être livré à moult autres activités, voilà que Le Chat – entendez Koko, le mâle siamois du journaliste Qwilleran – joue aux dominos. Dans ce seizième opus de la série initiée en 1966 par l’Américaine Lilian Jackson-Braun, Qwilleran est invité par son ami Nick Bamba à passer quelques jours sur Pear Island (autre nom de Breakfast Island) à l’Auberge Domino, qu’il tient avec sa femme Lori. Un établissement, on l’aura compris, placé sous le signe du jeu de dominos, à la fois par son nom et sa décoration. Cette invitation, dont Qwilleran se serait bien passé car il n’apprécie guère cette île transformée en vaste site touristique, est en fait un appel à l’aide : il semblerait que les touristes soient depuis quelque temps victimes de curieux incidents qui, à bien y regarder, ne sont peut-être pas si accidentels que cela. Et Nick compte sur la sagacité bien connue de Qwilleran – épaulé il faut le dire dans les cas difficiles par Koko, dont certain sixième sens est devenu légendaire.
 
Pour qui se trouve confronté pour la première fois à un roman de la série, il y a de quoi être déconcerté : on a vite le sentiment d’entrer dans un univers proche de ceux mis en place dans les contes, plus fantaisiste qu’humoristique – le nom du journal local est le Quelque chose du Comté de Mose, la source première de « pollution » de Pear Island est l’odeur de fudge qui imprègne l’atmosphère… et dans cette île au nom fruitier, transformée en une sorte de parc d’attraction, on a résolument banni toute circulation automobile au profit de… calèches et de fiacres ! Il y a là quelque chose de très british, qui rappelle – en moins innovant – ces ambiances décalées et atypiques devenues la marque de séries cultes comme The Avengers ou, dans un registre plus sérieux, The Prisoner. Et qui ne pensera pas, face à l’imposante et frémissante moustache de Qwilleran, à tel détective célèbre qui prend de la sienne un soin jaloux ? Mais l’on réalise, aussi, que ce qui était censé dessiner une trame policière – ces accidents qui n’en sont peut-être pas – tient davantage de l’accessoire que de la ligne narrative nettement affirmée.

Le « fin mot de l’histoire » – à savoir le « morceau obligé » des révélations et dévoilements – est quelque peu bâclé, vite expédié en deux ou trois répliques à deux pages de la fin comme si l’auteur, emportée par le traintrain tranquille de son récit, s’était brusquement souvenue que tout de même, ce serait tendre à la queue de poisson que de terminer son livre sans dire si oui ou non les accidents survenus sur Pear Island en étaient effectivement… Que l’énigme soit ainsi solutionnée à la va-vite n’a au fond pas d’importance puisque la dimension « policière » du récit était elle-même déjà bien secondaire. D’ailleurs, à en juger par les chroniques consacrées à d’autres livres de la série par les collaborateurs de Mauvais genre, il semble que ce soit là une constante chez Lilian Jackson-Braun : son propos est davantage de développer une sorte de saga provinciale pleine d’humour et de bons sentiments – un peu naïve et bien-pensante peut-être – que d’imaginer de véritables intrigues policières.

Il est vrai qu’à prendre ainsi « par le flanc » une série romanesque entamée de longue date, on s’expose bien évidemment à ne pas saisir au mieux ce qui fait sa personnalité ni les subtiles attaches qui lient entre eux les volumes successifs. On ne perçoit rien de ce que chacun d’entre eux apporte aux divers personnages récurrents – inconvénient mineur lorsque le fil conducteur de la série se limite à la figure de l’enquêteur, fût-il ou non flanqué de quelques acolytes réguliers, qui, ici, devient gênant car la série repose sur toute une communauté de personnages étroitement liés les uns aux autres. Aussi ce Chat qui jouait aux Dominos réjouira-t-il les aficionados de la série. Mais autant avertir les novices : les amateurs de thrillers haletants basés sur des successions de coups de théâtre en seront pour leur frais et n’éprouveront avec ce roman que lassitude. En revanche, pour quiconque n’attendant rien autre de sa lecture qu’un divertissement léger et de bon goût, loin des turpitudes de l’âme humaine et tout imprégné de félinité, l’univers bleu-rose de Lilian Jackson-Braun, parfumé d’effluves de bons plats, est exactement ce qui convient.

isabelle roche

Lilian Jackson-Braun, Le Chat qui jouait aux dominos (traduit par Marie-Louise Navarro), 10/18 coll. « Grands détectives » (inédit), 1995, 288p. – 6,90 €.

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