Pascal Tourain, L’homme tatoué

Pascal Tourain, L’homme tatoué

Un spectacle vivant dont le clou est une fresque corporelle, puis un livre : belle croisée des arts !

De l’encre à la peau des pages…

Pascal Tourain est un monument. Au sens le plus propre du terme : avec son mètre quatre-vingt seize et ses cent vingt kilos, il en impose ; c’est une armoire – picarde, pas normande. Il est remarquable encore par deux autres aspects de sa personne, moins directement visibles, ceux-là : d’abord il est comédien, ensuite c’est un « bleu ». Non, non, pas un novice dans le métier, vous n’y êtes pas du tout… « bleu », c’est du jargon de tatoueur. Un « bleu », c’est quelqu’un dont le corps est entièrement tatoué à l’exception des mains et du visage. Singularité peu répandue, et indécelable tant que l’intéressé ne tombe pas la chemise – ou tout autre pièce vestimentaire qui dévoilerait un peu de sa peau encrée.

Il y a quelque chose d’étrange à considérer cet homme au gabarit impressionnant se livrant à sa « monstration » dans l’espace confiné et enfumé de l’Écume bar – d’autant plus confiné lorsque le bar est bondé comme ce lundi 19 avril où était organisée une soirée spéciale à l’occasion de la publication par les éditions du Yunnan du texte du spectacle. Démarche qui témoigne une fois de plus que Patrice Lamare, le fondateur de cette toute jeune maison, est bien un activiste culturel : en faisant un livre d’un spectacle pas même « théâtral » au sens académique du mot, de surcroît tout entier centré sur le corps tatoué de l’acteur, il ne pouvait mieux s’écarter du formatage éditorial ambiant. Livre qui est, d’une certaine manière, un demi-livre : lu par quiconque n’aurait pas assisté au spectacle, il perd une grande partie de sa substance – de sa chair, risquons le mot qui n’est, au fond, pas si osé que cela… A l’inverse, sans ce livre, le show de Pascal Tourain serait amputé de cette pérennité dont le prive son caractère immédiat, vivant justement. Tout cela pour dire que livre et spectacle sont complémentaires : l’un sans l’autre est comme diminué d’une part de lui-même.

Le show s’ouvre sur l’invite d’un bonimenteur qui évoque en quelques phrases l’histoire du tatouage en Occident avant d’annoncer le début de la représentation. Puis chapeau haut-de-forme, lunettes, faux nez et moustache postiche sont ôtés d’un geste large. L’homme tatoué est là… couvert d’un long peignoir, le cou ceint d’une écharpe, vêtements qu’il n’abandonnera que plus tard, après avoir retracé son parcours personnel vers le tatouage. Un parcours raconté avec humour, ponctué de jeux de mots, de blagues d’almanach et au cours duquel se met en place une constante interactivité avec le public – ce qui ouvre d’intéressantes plages d’improvisation. Un spectacle somme toute ambivalent, centré sur l’exhibition mais se déroulant à couvert les trois quarts du temps et conçu de telle manière qu’il y a un temps pour écouter puis un temps pour regarder… parce que regarder ne doit pas prendre le pas sur écouter. Lorsque Pascal Tourain tombe le peignoir, on comprend pourquoi il a mis un point d’honneur à parler couvert d’abord : dès lors que sa peau-fresque est dévoilée, il n’y a plus de place pour autre chose que la contemplation… et l’on voudrait presque qu’il se taise, qu’il ne propose pas sa petite « visite guidée » des motifs les plus marquants ( !) mais au contraire laisse toute liberté aux regards et aux pensées de s’aventurer à leur gré où bon leur semble dans ces images fascinantes. L’on ne peut qu’être frappé par le modelé des matières, des chairs, la subtilité des couleurs et des touches de lumière… surtout, aussi, par l’exceptionnelle harmonie de l’ensemble, pourtant composé d’une multitude de pièces d’inspirations diverses et dont la réalisation s’est étalée sur plusieurs années.

Regarder cette œuvre formidable – et il faudrait pouvoir s’y abandonner des heures durant comme devant un tableau aux richesses telles qu’il semble générer de nouveaux détails tandis qu’on l’observe plus attentivement – exige du recueillement. Mais sans doute est-ce pour ne pas disparaître tout à fait derrière l’enchantement visuel qu’il arbore que Pascal Tourain explique, guide et commente chaque motif choisi en l’éclairant par une petite lampe de poche après que les lumières de la salle ont été éteintes. D’un ton de conférencier de musée, il donne les origines de ces quelques figures… et l’on voyage alors d’une époque à l’autre, d’un registre à l’autre : une Tentation de Saint Antoine du XVe siècle côtoie des reproductions érotiques ayant illustré les textes du marquis de Sade, quelques créatures de cirque tiennent compagnie à Baphomet tandis que, quelque part sur la cuisse droite,Tin-Tin, l’artiste tatoueur, est immortalisé au milieu de sa création – un artiste dont Pascal Tourain ne cesse de louer le talent et la faculté à faire rire – qui a d’ailleurs doté le livre d’une belle préface gouailleuse pleine d’affection…


S
on show se termine par une vibrante réponse en neuf points à la question qui lui a donné l’idée de ce spectacle : « Pourquoi avez-vous fait ça M. Tourain ? » Il n’aurait pu mieux conclure ! son « je me suis fait tatouer… » est un beau plaidoyer en faveur du tatouage et des tatoués, fermant la bouche à ceux qui auraient encore des questions idiotes prêtes à fleurir au coin des lèvres… Aux habitués – tatoués comme tatoueurs – son propos paraîtra peut-être un peu didactique, n’énonçant pas autre chose que ce qu’ils disent eux-mêmes à leurs clients curieux, à leurs proches ou bien dans les colonnes des revues spécialisées. Quant aux anecdotes qu’il rapporte, elles rappelleront bien des souvenirs vécus aux encrés. Mais les étrangers au monde de l’encre savent aussi témoigner d’un réel intérêt, d’une curiosité passionnée ; Pascal Tourain n’en parle pas – il est vrai que ces réactions-là ne prêtent pas autant à rire que les attitudes ridicules. 

Avoir créé ce spectacle, avoir publié le livre relèvent l’un et l’autre d’un pari méritoire, celui de pratiquer et de promouvoir un art vivant, convivial, qui va son petit bonhomme de chemin loin du fatras médiatique. En mêlant avec habileté exhibition foraine, spectacle de rue, café théâtre et ces one man show à l’américaine où l’acteur égrène une suite d’anecdotes et de jokes, Pascal Tourain a mis en œuvre son expérience du tatouage de manière fort ingénieuse. Lui si prompt à moquer les intellos rassis, les abrupts de l’encéphale qui ne voient pas plus loin que le bout racorni de leurs idées toutes faites, curieusement s’abstient d’épingler minettes et jeunes gens qui, de papillons microscopiques en dauphins galvaudés succombent à l’encrage-mode ou s’imaginent naïvement retrouver une authenticité perdue par la grâce d’un « tribal » choisi sur catalogue – sans rien savoir au demeurant de l’origine et de la signification du dessin… Peut-être parce que, malgré la différence d’appréhension du tatouage qui le sépare d’eux, il y a tout de même une certaine solidarité de l’encre qui joue. Cela étant, il se garde bien de tomber dans l’ostracisme inversé et clame bien haut que être illustré ne signifie pas être plus malin que la moyenne, y a des cons chez nous comme dans n’importe quel groupe humain. Qu’on se le dise !!!

isabelle roche

Pascal Tourain, L’Homme tatoué, éditions du Yunnan, 2004, 48 p. – 5,00 €.

Le spectacle se poursuit jusqu’au 12 juillet tous les lundis à l’Ecume bar à partir de 20 h 30.Ecume bar 7 villa de l’Ermitage – Voie piètonne face au 27 rue de l’Ermitage 75020 Paris (métro Jourdain)

 

 

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