L’été, ne lisez pas, allez au bistrot !
Les imbéciles pensent qu’il faut lutter pour une société plus juste mais ils ne pensent jamais que cette lutte, si elle doit exister, devrait passer par une littérature plus « juste » : Léon Bloy contre cette crotte de Le Clézio, par exemple. Pourquoi sont-ce toujours les écrivains médiocres qui éclipsent les écrivains véritables ? Parce que les médiocres sont les reflets magiques de la foule non-créative.
C’est le maximum que les foules analphabètes regardent, dans leur ressentiment, comme une valeur de création. Ainsi, la liste des écrivains lumineux, perdus dans la pénombre fomentée par les écrivants, est immense. Léon Bloy en est l’exemple type. Gadda, en Italie, est un autre souffre-douleur des médiocres et Mirbeau et Dovlatov, et cætera. Ainsi, la littérature rédactionnelle nous couvre « de honte, précipitée vers cette ruine et dans l’abîme où Dieu lui-même a peur de regarder ».
Heureusement que la littérature n’a aucune importance sinon, non seulement Dieu aurait été surpris par cette partie de Sa Création, mais une fois créée, Il n’aurait pas pu la regarder en face. En littérature, il n’y a pas de service fait, même si certains auteurs aiment mettre les pieds sous la table de ce qui a été déjà écrit mais surtout médité. Paul Valéry pensait que le « et cætera » n’avait pas de vie propre : les romanciers, toujours plus ignares et égaux, nous prouvent le contraire.
Ces écrivants scénaristes continuent de pulluler comme des pots de chambre sur le dessus des portes. Dans les films muets comiques, c’était amusant car neuf. Et puis, c’était de l’eau. Mais ce n’est pas grave. L’été, il ne faut pas lire mais aller au bistrot ou se demander, sans tongs ni short, pourquoi quand Gabin dit cette phrase banale : « T’as de beaux yeux, tu sais » dans Quai des brumes, l’émotion est maximale ? Je n’en sais rien et c’est dans ce résidu animal du « je n’en sais rien » que la beauté réside et qu’elle matérialise ces « beaux yeux ».
Dans la philosophie du Vide chinoise, on parle de mot-vide (même si les Chinois le considèrent, au sens propre, comme essentiel et que je fais un contresens assumé) qui résume parfaitement les écrivants qui croient que ne rien dire, surtout en enfilant les perles lexicales avec une grammaire rédactionnelle, est une source de plénitude. Les vrais écrivains rompent le développement continu de la comptine. Ils n’aiment pas les péripéties. Avant la péripétie, il doit y avoir un monde propre, ce qui est aussi rare que de promettre une paire de fesses sans bouton.
Raconter des histoires est une forme d’anencéphalie. Car, après tout, raconter des histoires, ce n’est que raconter des histoires et cette apparente tautologie est, au fond, une vérité à la fois banale et terrifiante si on la susurre avec distance mais sans ironie. Il y a une forme d’anthologie de la flemme qui pourrait former un second tome à L’anthologie de l’humour noir, servant lui-même de codicille à L’anatomie de la mélancolie. Les écrivains créent un espace-temps qui permet aux sons d’accéder à « une résonance par-delà les résonances ».
Les écrivants n’ont ni espace ni temps car leur éternité est une bévue aux allures de tinette, une éternité qui décompte le temps, une variante de la lésine. Les écrivains cabossent leur vie, même en costume cravate. Les écrivants, c’est la porte ouverte aux huisseries fermées dans le parc durassique dont on ne sort pas quand on y est entré puisque la paresse de n’avoir aucun style, en même temps que n’avoir rien cogité, n’est pas donné au premier menuisier venu.
Bon ! Voilà ! Après ma petite aigreur estivale (chaque année, on en soupe de l’été toujours plus épouvantable en vieillissant), je voulais dire que, pendant ces pandémoniaques mois de juillet et d’août où les cymbales, les savates et les tours de piste tricolorisés servent de support aux deux neurones qui font cuire des saucisses et pédalent en famille, j’ai regardé un formidable documentaire sur un bistrot finistérien Mon lapin bleu de Gérard Alle.
Là, il y a univers. Dans le tréfonds breton, pas de gasconnades, pas de caviardages mais des fiasques de vin ordinaire pour des gens dont le visage est une réclame pour le pastis et l’indulgence ! Là-bas, tout est brut de décoffrage, sans chichis, le contraire d’une plage vendéenne, un peu misérable aussi. Les habitués sont des tatouages sur les bouteilles qui trônent sur des étagères : ça bouge en fonction du coude. Il n’y a pas de ces parements de murs qui s’effondrent sur la chaussée au bout de quelques années.
Le granit ne se liquéfie pas. On y trouve des fontis intérieurs malgré tout, dans la pluie, sur le bord de la route. Parfois, les cryptes anciennes, les carrières mal renflouées cèdent. On pleurniche un peu. On se souvient, avec cette pudeur qui fait passer les larmes pour des résidus de glaçons. On rencontre la taulière, Yvonne qui « n’a pas le goût de l’extérieur » et n’a jamais quitté son hameau, sans être pour autant provinciale. Elle aime son bar mais se déconnecte du « bla-bla de bar » en marchant ou en spéculant. Elle appelle tous ses clients « mon mignon ». Les verres servis par Yvonne sont fonction de la carrure des types. Avec son fils Noël, sorte de faux idiot du village, féru de musique classique, elle affirme : « les variations sur un thème, c’est très beau ». Le bistrot gazouille Bach.
Face à la caméra, elle évoque son estaminet, son métier : « Pour servir dans un bar, il faut se préparer à cela… et la méditation est idéale parce que justement… Ma mère disait qu’il ne faut pas juger les gens trop vite à cause de notre ego… Notre mental analytique, il est tellement en mouvement qu’il est prêt à faire un livre sur tout le monde, alors là, il faut se mettre en veilleuse… Si t’es capable de t’épurer et de te dépouiller pour écouter l’autre alors, comme dit Kipling, tu seras un homme mon fils… C’est pour ça que tenir un bar, c’est pas à 18 ans, mon mignon, il faut avoir des kilomètres au compteur ».
Elle ne lit que des auteurs qui lui donnent envie d’être meilleure : Zweig, Céline, Wilde. Aucun adhérent du parc durassique ! Quand elle parle de son oncle qui a rencontré une femme plantureuse, elle résume splendidement : « Elle avait de quoi réjouir la main d’un honnête homme … ». Après avoir tenu pendant 30 ans le petit bistrot de campagne Le lapin bleu, en pays bigouden, Yvonne Salaün est une femme libre. En fin de documentaire, elle souligne : « Ma mémé disait si tu aimes tes frères humains, tu vas pas t’emmerder sur la planète mais si tu les aimes pas, tu te plairas pas ici, ni nulle part… Ben voilà mon p’tit loup ».
Le décor du troquet est minimaliste mais pas au sens des écrivants. Il est simple avec quelques cartes de la Bretagne au mur, un zinc près duquel on s’assoit sur des chaises ordinaires ou un banc, pas de tabouret ou de chaises hautes. Le tabouret est une affaire de gens sérieux. Les clients ont cet air simple de la Bretagne, bourrus et affables pour peu qu’on sache dire merci en breton ou juste « ma doué ! » devant un verre de rosé. Un client apporte des fruits de mer à Yvonne : « il faut laisser les fruits naviguer dans la bouche avant de les croquer ». Ce n’est pas à la bonne franquette. C’est toute en noblesse et retenue, l’antithèse d’un salon littéraire.
Il semblerait que le bar ait fermé au sens temporel du terme. Il reste ouvert grâce à Yvonne et au talent de Alle. L’avenir n’est qu’un préjugé après tout. Il se ne résume pas à l’addition des heures d’ouverture d’un endroit magique ou à une hypothèse que l’avidité n’aurait pas encore absorbée ; pas plus qu’à la lente combustion d’espoirs irréalistes. C’est avant tout une vue de l’esprit comme un encens qui vous imprègne dans un bistrot sans anonymes.
Je repense à un autre documentaire sur la Légion étrangère dont les entraînements en Guyane tournèrent à la mort d’un soldat dans l’Amazonie sans python et sans pitié. Le décès par noyade n’annula par les exercices militaires et la dureté des conditions d’existence de la soldatesque. Après cette mort accidentelle, le journaliste interroge, durant une veillée près du feu, alors que hamacs et moustiquaires sont installés sous des tentes, un des légionnaires. « Alors, que dites-vous de l’évènement ? » questionne-t-il prêt à compatir. Le légionnaire, un gros dur anglo-saxon lui rétorque : « Where is the beer ? ».
Le bistrot avant la littérature !
valery molet