Les arrêts provisoires de Caroline Nasica : entretien avec la photographe

Les arrêts provisoires de Caroline Nasica : entretien avec la photographe

Les images sont parfois des pensées qui volent des flèche dont Caroline Nasica arrête la trajectoire. Ses instantanés sont donc relatifs. S’y ressentent bien des présences et des lieux mais sans la recherche de l’effet ou du pathos. Tout ressemble au début d’une description, d’un souvenir mais rien n’est appuyé. Il n’y a pas d’âme avec un grand A et le corps n’est pas une vue de l’esprit mais une étoile filante.
Les égratignures éventuelles restent sans gouttes de sang et d’habiles décalages donnent à chaque image une étrangeté discrète avec l’humour ou la gravité que la photographe apprivoise.

Entretien :

Qu’est-ce qui vous fait lever le matin ?
Toutes les choses que j’ai à faire, j’adore savoir que j’ai une journée bien remplie et un bon programme.

Que sont devenus vos rêves d’enfant ?
Ils sont toujours là, présents, dans un coin de ma tête et en voie de réalisation, ils grandissent avec moi.

A quoi avez-vous renoncé ?
Sans y avoir vraiment renoncé, j’ai mis de côté l’illustration, qui à été mon premier moyen d’expression artistique.

D’où venez-vous ?
Je suis un produit du sud, je suis originaire de Corse mais j’ai grandi à Marseille puis à Nice.

Qu’avez-vous reçu en dot ?
Une éducation artistique de la part mes parents et grands parents, tous artistes à leur manières. Ainsi que certains traits de caractère comme le stress, la colère, l’impatience, l’hyperactivité.. Dont je me serais bien passée, mais quand on n’a pas le choix on apprend à vivre avec!

Un petit plaisir – quotidien ou non ?
Trouver un coin de soleil, lorsqu’il y en a (et à Paris ce n’est pas souvent!), juste fermer les yeux quelques secondes et réchauffer mon visage, ça me rappelle le sud, l’été… une amie dit toujours que je ressemble à une plante quand elle me voit comme ça.

Qu’est-ce qui vous distingue des autres artistes ?
Tout artiste apporte quelque chose qui est propre à lui-même et à son esthétisme. Ce qui me distingue, je dirais modestement que c’est ma manière de produire, dans la précipitation, souvent grâce aux imprévus et aux accidents; c’est réussir à capturer des instants vifs dans tous les sens du terme et réussir à les retranscrire comme tels, qu’ils ne perdent rien de leur valeur éphémère. J’essaie de garder une part de vérité dans tous mes travaux, peu importe la série sur laquelle je travaille, même si c’est de la mise en scène, la spontanéité restera toujours ma signature.

Comment définiriez-vous vos narrations photographiques ?
J’ai plusieurs séries photographiques traduisant des choses assez différentes, bien que cela reste toujours dans l’ordre du quotidien, de la poésie du réel, à des degrés différents. Dans l’ensemble de mes productions je dirais que je laisse mon coté hypersensible prendre la parole, saisissant des instants de vie, des instants dans leur totalité, pour que l’image finale puisse décrire cette synesthésie qui définit le souvenir. C’est un peu ce retour à l’utilisation initiale et première de l’appareil photo, celle de figer un moment pour toujours, qui définirait mes narrations photographiques.

Quelle est la première image qui vous interpella ?
Les premières images qui m’ont marquée était tout d’abord les dessins de ma mère (qui est illustratrice) et qui dessinait des princesses et des jolies filles, j’avais les yeux qui brillaient quand je la voyais dessiner. Sinon je me souviens m’être arrêtée sur un faux tableau de Klimt chez les parents d’une de mes amies, je crois que c’était «Le baiser», j’en suis tombée amoureuse.

Et votre première lecture ?
Je me souviens des premières bandes dessinées que je lisais dans mon lit l’été à Ajaccio, c’était les Quatre as, les Schtroumpfs, et Johan et Pirlouit. C’était surtout les bandes dessinées que lisaient ma mère et ses frères et soeurs lorsqu’ils étaient enfants.

Quelles musiques écoutez-vous ?
J’écoute un peu de tout, ça dépend vraiment des périodes. Pendant un mois je peux écouter de la funk, celui d’après du reggae ou du ska, et ensuite de la musique latine… Pour moi ça dépend vraiment de l’humeur et de pleins d’autres facteurs. En ce moment j’écoute plus du rap français, il y a plusieurs branches variées pour toutes les humeurs différentes (comme je change tout le temps d’humeur c’est très bien pour moi) et au moins je comprends les paroles !

Quel est le livre que vous aimez relire ?
«L’art d’apaiser la colère» de Sènèque. C’est un petit traité philosophique facile à lire et très bien écrit. Ma mère m’avait glissé ce livre pendant ma crise d’adolescence et quand je me suis enfin résolue à le lire, ça m’a fait changer beaucoup de choses. Et comme on ne change pas un sale caractère en deux jours, je le relis de temps en temps, même juste quelques paragraphes pour me calmer, voir les choses différemment.

Quel film vous fait pleurer ?
Je pleure devant tous les films, c’est pas compliqué, s’il y a trop d’amour je pleure, s’il y a trop de bonheur je pleure aussi, si c’est dramatique je pleure, si c’est drôle je pleure, et si c’est triste la, je fonds en larmes. Je dirais que celui qui m’a bien fait pleurer dernièrement était «This is not a love story», bien que le titre fasse un peu gnangnan, il était vraiment bien.

Quand vous vous regardez dans un miroir qui voyez-vous ?
Je vois Caroline Nasica. Une fille de 21 ans qui en fait plus et qui a de grosses cernes. Voila, quand je me regarde dans un miroir, je vois l’acharnement et la fatigue sous mes yeux. Je ne vais pas me forcer à dormir, ça ne marcherait absolument pas ahah !

A qui n’avez-vous jamais osé écrire ?
Personne, il me semble. J’écris beaucoup de lettres aux gens qui me sont proches ; lorsque que quelque chose pèse sur mon coeur je préfère ne pas le nier et le mettre par écrit.

Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ?
Tox, le village de ma famille, en Corse. C’est un endroit merveilleux ou le temps semble s’être arrêté. Cela fait d’ailleurs deux ans que je travaille sur un projet photographique sur ce village, et j’espère que je pourrais bientôt l’exposer au public lorsqu’il sera terminé car c’est un projet qui me tient énormément à coeur et qui a besoin d’être vu et compris par le maximum de personnes. Ce projet est plus qu’un hommage à ma famille et aux souvenirs magiques que le village m’a offert, c’est aussi une mise en garde sur ces petits bouts de paradis voués à disparaître en Corse, emportant avec eux des générations, des souvenirs ancrés dans les vieux murs en pierres, ainsi que toute l’authenticité d’un village unique perdu dans les montagnes.

Quels sont les artistes et écrivains dont vous vous sentez le plus proche ?
J’aime les travaux de Cindy Chermann, Pierre et Gilles, Ingrid Prader, Sophie Calle dont je me sens proche, j’adore aussi les films de Pedro Almodovar, et les livres de Jack London.

Qu’aimeriez-vous recevoir pour votre anniversaire ?
Pour mes 22 ans, j’aimerai apprendre à méditer. Je suis sûre que cela changerait ma vie pour toujours. Malheureusement, je sais bien que c’est un travail à faire sur soi-même et qu’il faut prendre le temps pour soi… Voila pourquoi je demande l’art de savoir méditer en cadeau, parce qu’à moins que l’on m’attache, c’est vraiment quelque chose que je n’arrive pas à faire DU TOUT.

Que défendez-vous ?
Bien que ça semble bateau, je défends une jeunesse qui veut capturer au mieux le moment présent, sans penser à ce qu’il va se passer. Je défends ces moments pleins de sensibilité et de poésie que l’on retrouve de partout mais que l’on ne remarque même plus.

Que vous inspire la phrase de Lacan : « L’Amour c’est donner quelque chose qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas »?
Au premier abord, cela me fait penser à la bêtise humaine. Au paradoxe de l’Homme, des passions qui sont en nous : désirer ce que l’on ne peut avoir, donner ce que l’on n’a pas. C’est une très belle phrase et je fais moi-même partie à part entière de ces personnes guidées par leurs désirs et leur passions, ça me fait penser aussi a l’insatisfaction éternelle de l’Homme, que l’on veut tous de l’amour et que nous ne sommes pas capables d’en donner ni d’en recevoir. Mais pour avoir une lecture un peu plus optimiste, cette phrase m’inspire aussi l’Amour avec un grand A qui est un sentiment que l’on ne peut contrôler et qui n’attend rien en retour, comme l’Amour d’une mère vis-à-vis de ses enfants, elle les aime, n’attendant pas en retour leur amour.

Que pensez-vous de celle de W. Allen : « La réponse est oui mais quelle était la question ? »
Alors, avant tout, je trouve cette phrase géniale. Elle me fait penser à ma façon de vivre, clairement, peut être que ce n’était pas du tout le but de cette phrase mais elle m’inspire le fait de tout faire dans la précipitation, répondre a des choses dont on ne sait même plus le sujet, ne pas écouter les conseils, foncer tête baissée. Oui, cette phrase résume ma vie en fait.

Quelle question ai-je oublié de vous poser ? Comment je m’imagine dans 15 ans.

Présentation et entretien réalisés par jean-paul gavard-perret pour lelitteraire.com, le 25 février 2019.

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