Le souffle et la connaissance, le livre et l’image : entretien avec l’artiste et réalisatrice Rachel Krief
Rachel Krief refuse l’exubérance facile, elle navigue parmi les dangers pour nous mener là où l’on ne pensait pas accoster. Pour autant, l’artiste, metteur en scène et réalisatrice, ne franchit jamais la ligne de démarcation qui ouvre l’art à la gratuité en le réduisant à un leurre. L’appareil photographie et la caméra deviennent des instruments de liberté mais aussi d’investigation de l’intime. L’insurmontable trouve un interstice. Face à l’objectif, un seuil minimum de sécurité existentielle peut s’afficher ou être dépassé dans le « jeu » de l’amour et du désir comme dans son film The Exchange.
http://www.rachel-krief.com
Entretien :
Qu’est-ce qui vous fait lever le matin ?
L’en-vie.
Que sont devenus vos rêves d’enfants ?
Des images. (photos et films).
A quoi avez vous renoncé ?
A rien, je garde espoir.
D’où venez vous ?
« Une génération s’en va, une autre lui succède et la terre subsiste perpétuellement… L’oeil n’en a jamais assez de voir, ni l’oreille ne se lasse d’entendre. Ce qui a été c’est ce qui sera. » Extrait de « l’Ecclésiate ».
Qu’avez vous reçu en dot ?
L’émerveillement.
Un petit plaisir – quotidien ou non ?
Regarder un bon vieux film, un John Ford par exemple !
Qu’est-ce qui vous distingue des autres artistes ?
Ce que je suis ! Tout comme les autres artistes.
Comment définiriez vous votre approche du réel ?
Par une capacité à donner du sens à la réalité, par la prise de conscience de ce qui m’entoure, par l’action aussi.
Quelle est la première image qui vous interpella ?
Un reportage à la télé sur les bébés phoques qu’on massacrait à coup de barre de fer. Les flaques de sang sur le blanc immaculé de la banquise et ces petits corps gisants à l’agonie. J’étais toute petite, nous étions en train de dîner, j’ai été vomir.
Et votre première lecture ?
« Fort comme la mort » de Maupassant
Quelles musiques écoutez-vous ?
Les Pixies, Bonnie Prince Billy, Slint, Shellac, Smog, Danielson Famile, PJ Harvey, Cat Power, et tant d’autres de la veine rock indépendant.
Quel est le livre que vous aimez relire ?
« Le livre de Job » de Joseph Roth. Les frères Coen ont réalisé le film « A serious man » sur le même thème étrangement…
Quel film vous a fait pleurer ?
Il y a des scènes dans des films qui m’ont fait pleurer. Par exemple, dans « L’important c’est d’aimer », de d’Andrzej Zulawski où l’on voit Romy Schneider (comédienne de films porno dans le film) qui craque et pleure face à la caméra, et dire qu’elle est une vraie comédienne, cette scène est bouleversante. « Rocco et ses frères », de Visconti, là aussi plusieurs scènes m’ont émue aux larmes. Et puis « Mirage de la vie » , l’histoire de deux petites filles qui grandissent ensemble, l’une a la peau si blanche, et l’autre métissée. J’adore ces mélodrames comme savait si bien les faire Douglas Sirk.
Quand vous vous regardez dans un miroir qui voyez vous ?
Une femme qui cherche.
A qui n’avez vous jamais osez écrire ?
À un inconnu.
Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ?
Le mont Sinaï.
Qu’aimeriez vous recevoir pour votre anniversaire ?
Une oeuvre de Puis Fox, un jeun artiste peintre berlinois.
Que défendez vous ?
Le questionnement.
Que vous inspire la phrase de Lacan : « L’amour c’est donner quelque chose qu’on a pas à quelqu’un qui n’en veut pas » ?
C’est l’amour impossible, l’amour voué à l’échec. C’est projeter sur l’autre son propre désir, son fantasme, le rendre objet pour soi. Peut-être que cela ressort d’une insatisfaction, d’une frustration…
C’est drôle mais c’est un peu le sujet de mon prochain court métrage « La table dressée ». Une femme vit dans l’idée fantasmée de l’amour, elle rencontre un compositeur de musique classique dans un train, et tous deux entament un dialogue sur l’amour. L’homme lui dit que l’amour est possible mais il faut d’abord dresser la table…
Que pensez-vous de celle de W. Allen : « La réponse est oui mais quelle était la question ? »
C’est effrayant de répondre oui à une question qu’on ne connait pas !
Quelle question ai-je oublié de vous posez ?
Aucune, assez parlé de moi !
Présentation et entretien réalisés par jean-paul gavard-perret pour lelitteraire.com, le 20 décembre 2016.