Laurent Theis, François Guizot

Laurent Theis, François Guizot

Un homme politique méconnu, François Guizot

Laurent Theis consacre une biographie à un homme politique français qui est loin de compter parmi les plus fameux, François Guizot. Celui qui fut une des personnalités majeures de la Monarchie de Juillet (mais on entre déjà en terres inconnues…) et le principal ministre du roi Louis-Philippe Ier n’occupe pas la place qu’il mériterait dans le panthéon national. Peut-être parce qu’il appartient, pour reprendre l’heureuse formule de Laurent Theis, à la catégorie des vaincus de l’histoire sortis par la mauvaise porte.

Le plan suivi par l’auteur est tout à fait original. Au lieu de suivre une ligne chronologique, il construit son étude autour de chapitres thématiques. Ce choix aurait pu être nuisible avec un personnage aussi peu connu que Guizot, en entraînant le lecteur dans des détails où il aurait fini par se noyer. Laurent Theis évite avec intelligence cet écueil. Il prend la précaution de consacrer le premier chapitre à la biographie proprement dite du personnage. Ce récit synthétique s’avère fort utile. Le lecteur peut ensuite se plonger dans les chapitres thématiques qui lui offrent une analyse approfondie de l’homme et de son époque.

Qui est vraiment ce Guizot qui, en réalité, a imprimé sa marque sur les destinées de la France ? Laurent Theis nous entraîne dans les méandres de cette personnalité des plus fascinantes. Cet homme politique issu de la bourgeoisie cévenole protestante, dont le père fut décapité sous la Révolution, est aussi un homme de lettres, historien et universitaire, qui ne limite pas son champ d’étude à la période révolutionnaire, comme beaucoup de ses contemporains. Sa correspondance avec les membres de sa famille est d’une richesse incomparable. Il devient, sous la Restauration, un membre éminent du parti dit libéral, attaché à trouver un juste milieu entre Révolution et Ancien Régime. La monarchie du roi-citoyen lui offre le cadre idéal pour l’épanouissement de sa carrière. On découvre un homme proche de sa famille, à l’emploi du temps minutieux, qui vit chichement et ne fait rien pour contredire sa réputation de pauvreté, d’ailleurs totalement usurpée. Son attachement pour ses Cévennes natales cohabite avec celui pour la Normandie, son fief politique auquel il demeure lié et où il meurt en 1874. Il n’apprécie pas les voyages à l’étranger et ne séjourne qu’occasionnellement hors de France. Il voue à l’Angleterre une profonde admiration, parce qu’elle constitue à ses yeux une terre de résistance et de liberté.

Sa politique étrangère en porte d’ailleurs la marque. Soucieux de trouver, là aussi, un juste milieu entre révolution européenne et réaction légitimiste, il travaille à maintenir la paix en Europe et à consolider les liens avec Londres, dans un esprit d’une véritable entente cordiale avant la lettre. Mais cette politique est-elle conforme à la conception que se font les Français de leur pays, de sa place en Europe et de son destin ? Surtout dans une période d’affirmation de la légende napoléonienne à laquelle il ne cède point ? Son anglophilie et son souci de ménager l’entente entre les deux pays lui valent des torrents d’injures.

Car Guizot est un homme impopulaire. Laurent Theis consacre un chapitre passionnant à ce sujet. Son impopularité trouve une de ses origines dans le voyage que, jeune haut fonctionnaire, il fait auprès de Louis XVIII exilé à Gand en 1815, afin d’appuyer le parti constitutionnaliste et de saisir les occasions s’offrant à un jeune ambitieux. Voyage assimilé à une trahison que Guizot doit justifier toute sa vie. Attaqué sur sa droite et sur sa gauche, il alimente les critiques par sa politique étrangère, par son refus des réformes politiques e sociales jugées nécessaires, par son rejet du suffrage universel, par son immobilisme, alors qu’il est à l’origine d’une loi fondamentale qui élargit la scolarisation des enfants à l’école primaire. La tourmente de février 1848, qu’il a lui-même alimentée par son aveuglement, l’emporte fort logiquement.

Avec cette biographie, Laurent Theis nous plonge dans le bouillonnement de la France du XIXe siècle, à la recherche d’une voie vers la stabilité politique et institutionnelle. Le dessein de Guizot, construit sur la politique du juste milieu, ennemie de tous les excès, vise à assurer l’ordre et la liberté. Il échoue à installer durablement en France ce modèle britannique qui obsède, depuis le milieu du XVIIIe siècle, une partie de l’élite française. Sa part de responsabilité est certes écrasante mais non entière. Les passions politiques de la France, fracturée depuis la Révolution, ne lui offrent pas l’espace nécessaire pour mener à bien sa tâche. Laurent Theis le démontre avec une très grande clarté.

f. le moal

   
 

Laurent Theis, François Guizot, Fayard, mars 2008, 553 p. – 27,00 €.

 
     

Laisser un commentaire