Laurent Greilsamer, Fromanger – De toutes les couleurs. Entretiens
Laurent Greilsamer après et entre autres trois biographies (Hubert Beuve-Méry, Nicolas de Staël et René Char) revient à la peinture à travers ses entretiens avec Gérard Fromanger dont la vie et l’œuvre sont attachées à une série de motifs, de figures et d’événements qui tissent une histoire artistique, culturelle et sociale d’un demi-siècle.
Fromanger, incité par son « biographe » en acte, rappelle l’amitié de Jacques Prévert, Mai 68, des silhouettes rouges, un film-tract culte réalisé avec Jean-Luc Godard, évoque les textes écrits sur son travail par Gilles Deleuze, Michel Foucault et Félix Guattari, il parle bien sûr de la figuration narrative, peinture et politique. Tout cela permet de recomposer la vision d’une œuvre qui, après une grande notoriété, glissait vers un (relatif) oubli que sauve le projet de Greilsamer.
Le peintre remonte à l’enfance puis à ses débuts dans l’art et son entrée en 1964 à la galerie Maeght. Elle fut pour lui « alors la plus grande galerie du monde ». Néanmoins, entre le marché de l’art et l’histoire de l’art l’artiste a choisi plus simplement l’histoire. « Ma première constante est ma fidélité au territoire de l’histoire et du risque » dit-il. Mais résiste toutefois une autre constante : la fascination de l’image et de son questionnement.
Par le travail d’incitation de Greilsamer, Fromanger précise comment, face au triomphe de l’abstraction triomphante de la génération qui le précède et dans l’admiration pour Giotto, Picasso, Giacometti, Cézanne, Duchamp, Nauman il a voulu ajouter son « caillou blanc » à la recherche du mystère de l’art. Entre autres à travers le spectre des couleurs (claires, foncées, primaires ou complémentaires qu’importe).
Cet éventail permet au créateur de sortir des moments de doute comme d’être confirmé dans ses certitudes lors des temps d’euphorie. Bref, les couleurs firent « socles ». Entre autres en Mai 68. Fromanger y découvrit une énergie non seulement personnelle mais collective et un réel « enchantement » qui stimula son appétit de couleurs à l’ombre des philosophes (Deleuze, Foucault) et des poètes (Jouffroy, Bulteau ou Bailly avec lesquels il dialogua en images).
Eux aussi furent de ses « passants » (devenus amis) qui ramènent à un motif rémanent de l’œuvre de l’artiste. Les piétons anonymes des rues créent l’« horizon d’attente » le plus puissant. Le peintre trouva là un sujet qui lui permit de se situer volontiers dans une mouvance culturelle mondialisée « qui se sentit en rupture avec le monde esthétique et idéologique d’avant les années 1960 ».
L’auteur confirme dans ce livre sa vocation à la « biographie » quelle qu’en soit la nature en tant qu’enjeu littéraire. L’’écriture structure le livre autant que son sujet dans un souci d’exigence et de lisibilité. C’est ce qui rend ce superbe livre aussi fort qu’attachant dans sa capacité à faire vivre un artiste dans une connivence dynamique dont le lecteur devient le témoin privilégié.
jean-paul gavard-perret
Laurent Greilsamer, Fromanger – De toutes les couleurs. Entretiens, Gallimard, coll. Témoins de l’art, Paris, 2018, 240 p. Parution le 5 mai.