Larry Watson, Montana 1948

Larry Watson, Montana 1948

On retrouve ici cette efficacité de la prose, cet art de l’amplificatio dont Larry Watson a témoigné dans ses livres précédents

Larry Watson est l’homme d’une technique patiemment élaborée dont ses différents romans sont de simples variations. On retrouve ainsi cette efficacité de la prose, cet art consommé de l’amplificatio. Partant d’éléments de base (presque toujours des armes, aussi présentes que dans la vie américaine – le jeune David a comme de bien entendu une 22, un 42, un 30-30) et de personnages aux contours définis, il les fait entrer en relation. L’intrigue se bâtit alors de chapitre en chapitre. Rien d’extraordinaire, rien de vertigineux non plus, mais une sorte de patience grisante, propre aux professeurs de creative writing. Les scènes ont souvent lieu dans l’univers des shérifs, on y traite de – c’est un autre titre de Watson – justice.

Le roman débute sur des images indélébiles de l’enfance : quelque chose de singulièrement mystérieux s’est passé au cours de l’été 1948, qui met en relation une jeune Sioux qu’il faut soigner, le père officier de loi, la mère qui charge un Ithaca douze coups (Nul toutefois ne peut prétendre avoir connu ces trois êtres mieux que moi). Le fils est alors le dernier témoin et, partant, le seul narrateur possible. Il faut revenir à l’été 1948. On ne lui échappe pas. Au Montana, le père de David est shérif (mon père était la loi). Le pays est rude mais éclairé encore par ce climat étrange de la fin de la guerre : la vie de tous les jours restait un don du ciel. Et l’arme dit l’homme : le père n’a pas un mythique Colt 45 mais un petit automatique. L’enfant, au plus près de la nature, vit une vie sauvage, ce qui effraie sa mère luthérienne. A la maison vient aussi Marie Little Soldier, la jeune Sioux, et son ami Ronnie Tall Bear. Au creux de la chaleur de l’été – 1948 donc – qui rendra nécessaire la bière du vieux Ole Norggard, Mary tombe malade.

On appelle Oncle Franck, mais Mary refuse de se laisser soigner par cet homme que son neveu ne pourra plus regarder de la même manière : on le soupçonne de violer ses jeunes patientes. Le propre père du suspect parle beaucoup de l’oncle et des filles indiennes. Le shérif va alors enquêter sur son frère au Bureau des Affaires Indiennes. L’intrigue peut continuer, et les éléments se mettent en place : le vent qui est un personnage que l’on respire, le monde de la famille Hayden, dont les divers titres watsoniens déclinent la saga. Mais Mary meurt (les pompes funèbres s’appellent Undset, autre rappel des origines scandinaves de l’auteur). David a vu son oncle rôder l’après-midi même de sa mort. La Main Street de Bentrock perd de son calme : Le comportement de chacun était devenu si imprévisible que mieux valait ne compter sur personne. Comme en une tragédie, de laquelle on a souvent rapproché l’Ouest, cette triste suite d’événement sordides et tragiques va son chemin. Les armes sont tellement là qu’un coup de feu se fait entendre : un coup si puissant, si insolite dans cette rue paisible, bordée d’arbres, ordinaire de l’Amérique profonde. De manière quasi shakesparienne, l’ordre du monde est défait.

Quelle conclusion à ces séries de dialogues ? Celle-ci : les êtres ne sont pas ce qu’ils semblent être, ils ont leur darker sides. Le monstre aussi : L’oncle Franck, celui qui s’efforçait de m’enseigner le lancer au base-ball, qui me faisait de somptueux cadeaux pour mon anniversaire ou pour Noël, qui racontait des plaisanteries osées pendant les repas familiaux à Thanksgiving ou à Pâques. La justice, ensuite, est le coeur de l’homme : le frère est coupable comme le péché lui-même. Et sans doute ce soleil frontal qui assomme la terre est-il comme son image d’or, ce qu’il était chez Faulkner. En se suicidant, l’oncle maudit arrange tout, règle l’ordre du monde, fait naître, et sur le tard, quelque chose comme de l’amour dans le coeur de son neveu. Enfin, on apprend qu’il ne faut pas, jamais, dire de mal du Montana.

   
 

pierre grouix

Larry Watson, Montana 1948 (traduit par Bertrand Péguillan), 10/18 « Domaine étranger », 210 p. – 6,40 €.

Première édition : Lattès, 1998, 209 p. – 18,15 €.

 
     

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