La séduction de la fiction de Jean-François Vernay, un essai épatant qui ébouillante autant la fiction que le « réel » !
Comme toutes les discussions de table, la littérature a une importance relative. Au fond, les échanges et la fiction ne seraient que des trocs chimiques, pour signifier qu’on est ensemble, qu’on fait partie du même clan. Ce serait une manière élégante de ne pas se renifler le derrière, de se « seigneurifier » comme l’écrit Saint-Simon, sans prendre des postures canines. Il y aurait un effet de courtage entre écrire et séduire avec des taux de change variables.
En effet, si on y songe un peu, les fictions ne reposent, la plupart du temps, sur rien de précis, mais sur une forme d’esthétisation du ragot, elle-même basée sur les notions de plaisir et de déplaisir entre lesquelles se dissimule l’inintérêt. On pourrait très bien voir les bouquins comme une distribution de phéromones et de liens phatiques : une manière de piraterie physiologique. Dans tous les cas, moins qu’un mentir-vrai, la fiction représente une dépréciation du réel, ou du soi-disant réel, en ce sens, où le « roman » n’est fondé sur aucune donnée tangible, aucune analyse dont le périmètre excéderait à peine une table de six beaufs qui, au restaurant, se demandent ce que signifie « la criée du jour », en regardant tous les six leur portable.
Comme la discussion, la fiction relève en fait d’un lien animal. Seule l’indifférence au roman permet d’échapper à ce type de « courtoisie » obligatoire. Dans La séduction de la fiction, Jean-François Vernay revient avec brio, humour et encyclopédisme aux relations entre la fiction et les neurosciences, entre le consumérisme et l’art de romancer, car « l’émotion esthétique et l’art de la séduction ont partie liée bien au-delà des parades nuptiales du règne animal ». Au fait de tous les débats philosophiques et scientifiques, Vernay nous rappelle que la littérature est avant tout un appât « par la promesse d’une jouissance esthétique, d’un moment de divertissement désopilant, d’une stimulation de l’esprit ». Il souligne avec un discernement ironique que cet « appât cognitif … joue sur la gamme mercatique de l’hyperémotivité ».
La littérature existe parce que la vie ne suffit pas. Elle est toujours « bovaryste ». D’ailleurs, la presque totalité de l’humanité ne s’y intéresse pas puisque cette « vie insuffisante » lui convient parfaitement : naître, aller à la cantine, baisouiller, être promu et camper, puis mourir, inutile de traîner dans une bibliothèque pour cela ! Vernay évoque « le paradoxe d’Anna Karénine » pour renouveler la question de savoir pourquoi y a-t-il fiction plus que rien, tout en indiquant que « les livres sont devenus une présence invisible dans notre quotidien, tant nous sommes habitués à eux, tant l’attachement à ces objets est une seconde nature ».
S’amusant du « matérialisme boulimique des bibliophiles », Vernay dissèque cette promotion de « la florilègisation de la fiction », en s’accompagnant des philosophes, des écrivains, des neuroscientifiques et de l’imagerie médicale afin de cerner le lecteur neuronal, quitte – à son corps défendant – à nourrir la thèse de « l’impérialisme neuronal » issue des travaux de Stanislas Dehaene. Comment notre cerveau a-t-il domestiqué la lecture depuis quelques milliers d’années (et encore pour les élites) alors qu’il n’était absolument pas fait pour déchiffrer des lettres depuis des millions d’années ? Pour Dehaene, selon Vernay, « si le cortex de l’ancêtre de l’homme (lisant) n’a jamais été conçu pour une lecture attentionnée, il doit cette capacité au système visuel ». En substance, l’œil est à l’origine de la poésie.
Par ailleurs, Vernay soutient que, au-delà de la jouissance psychique qu’elle procure, la fiction a gagné du terrain en raison de son aspect lacunaire, car « la fiction encourage le cerveau à combler les blancs de la perception ». S’inspirant du psychiatre Roland Jouvent, Vernay écrit que « les sensations euphorisantes (de la fiction) sont l’œuvre du cerveau magicien » qui complète, par plaisir consommatoire, les faiblesses romanesques. Les défaillances de la littérature sont au cœur de notre récréation : quelques Nietzschéens pensaient que la conscience était à la fois une maladie et un faux ami des instincts, on comprend désormais que l’écriture est avant tout un handicap et un « Kâmasûtra ». L’écrivain, quant à lui, est « un professionnel de la séduction qui, par l’intermédiaire d’un narrateur, use et abuse de l’imaginaire » pour suborner son lecteur. Et que dire de la libido sciendi ?
Mais je vous laisse découvrir le reste de cet essai passionnant, drôle parfois, toujours savant au sens où il vous rend (comme toute vraie littérature) perceptible une homologie entre « les rythmes orgastique et romanesque ». S’appuyant sur « les aires limbiques » de notre cerveau, Vernay rapproche la sexualité de l’appétence littéraire en notant que « si la science attestait cette logique dans notre société victimaire où l’on tend à se déresponsabiliser des actions fautives, nos gauloiseries seraient soudainement imputables à l’inconduite de nos neurones ».
Ô vacanciers vermoulus, lisez Vernay, vous comprendrez que les tongs sont presque aussi fictives que vous êtes peu romanesques !
valery molet
Jean-François Vernay, La séduction de la fiction, Hermann, avril 2019, 215 p. – 25,00 €.