La Peau d’un fruit
Farce tragique et savoureuse, une pièce où la folie du pouvoir met en fuite sa logique délirante
Anne Bourgeois dirige Brock et Victor Haïm – reprenant un rôle déjà tenu par Etienne Bierry et Pierre Santini – dans La Peau d’un fruit, pièce écrite par ce dernier il y a trente ans déjà, alors saluée par Ionesco. Et effectivement, il y a bien du Ionesco dans cette farce inquiétante qui suit et met en scène la logique implacable et délirante de la machine dictatoriale, d’une manière caricaturale qui surprend toujours, mais sied à l’absurdité atroce de la réalité évoquée.
Farce tragique et étonnante, cette pièce se montre toute en usages hallucinogènes et farfelus : ainsi de l’intrigue rocambolesque d’un ministre de l’Intérieur monstrueux – Raoul Réal, un salopard authentique – en cavale pour avoir lancé de manière improbable des propos injurieux contre son Premier ministre et se retrouvant assiégé dans un désert total et propice aux visions et scènes les plus cocasses ; aussi sa langue, pleine d’une bonne verve cruelle par sa précision assassine, et sa logique atroce, dessinant pourtant un personnage assez sympathique par sa gouaille et sa sincérité ; enfin une mise en scène doucement déjantée, où l’on voit ce ministre débouler sur scène en robe rose à paillettes et nous raconter le détail forcené de son périple, une scène qu’il partage avec un acolyte étrange, joué par un Brock un rien surréaliste, qui tient à la fois le rôle du Premier ministre, et celui d’un talentueux bruiteur aux performances étonnantes qui ravissent le spectateur.

Sous l’apparence de la blague, comme chez le Ionesco politique de Rhinocéros, Tueur sans gages ou Macbett, se joue un propos très sérieux : l’arme de l’humour permet de cerner l’horreur de la trop banale apparence des grands monstres fascistes, monstres aux visages médiatiques toujours humains, trop humains. Il s’agit, à l’heure de Guantanamo, dans ce portrait halluciné d’un potentat aux raisonnements tortueux et implacables qui le mèneront de l’idée d’éradiquer les vieux à celle de la torture préventive, de présenter l’horreur absolue d’un système délirant par hyperrationnalisme populiste. Ici la folie, psychotique, paranoïaque, se montre une hypertrophie pathologique de la raison commune, du bon sens le plus tordu.
Prisonnier de la dernière cache où l’a mené sa fuite hors des emprises du pouvoir qui lui a échappé et retourne contre lui tous les usages policiers pervers et manipulatoires qu’il a lui-même mis en place, ce dernier des salauds étrangement sera travaillé par une sorte de dernière angoisse coupable, pas bien loin de l’univers mental d’une Lady Macbeth, hanté au terme de son existence atroce par les horreurs qu’il a pu commettre… Comme si les monstres avaient des remords… Il achèvera sa course dans le rêve paradoxal de faire exploser les structures mêmes du Pouvoir qu’il a institué.
S’agit-il ici de voir une contradiction de la pièce qui n’achève pas jusqu’à son terme la logique du portrait du salaud en lui offrant une rédemption finale qui atténue l’horreur totale de celui-ci ? Et peut-être alors y a-t-il là volonté de faire sentir que l’on pardonne trop facilement aux monstres qui se prétendent repentis, et que même nous, spectateurs, pouvons ressentir de la compassion face à une fiction de monstre, et donc sommes aussi dupes que tous, ce qui n’est pas forcément inactuel aujourd’hui où l’on accepte la rédemption de tant de monstres ? Ou au contraire, en présentant le rêve de ce dirigeant de détruire finalement ce qu’il a construit tout comme lui se voit dévoré par son bébé, n’y a-t-il pas une intention morale suprêmement cohérente qui veut nous montrer la pleine logique de mort des fascismes, totalement soumis qu’ils sont à Thanatos dans leurs délires meurtriers et autodestructeurs ? Et peut-être par là y a-t-il volonté de souligner, par ce geste de trahison dernier, que ce qui manque dans cette pièce – la Cause de l’Etat, la Foi, l’Idéologie concrète qui guide ces puissants – et qui la rend d’autant plus symboliquement universelle, n’est jamais que le masque qu’ils se donnent pour dissimuler ce qui n’est au fond qu’intérêt propre, folie intense et justement, aussi, volonté de mort et de destruction ?

Escapade tonitruante et délirante mettant en relief l’atrocité fascisante dans toute son absurdité foncière et sa morbidité essentielle, désopilante fuite cartoonesque d’un fou grotesque et énergique, improbable confession grandiloquente et familière d’un maniaque de la violence absolue n’achevant pas de rendre son dernier râle de bête increvable – cette pièce-pamphlet est captivante d’énergie et de loufoquerie inquiétante. Une farce pour se rappeler que le monstre a toujours un visage grotesquement humain.
samuel vigier
La Peau d’un fruit
Mise en scène :
Anne Bourgeois
Interprétation :
Brock, Victor Haïm
Scénographie et costumes :
Cristian Radulescu, Sarah Radulescu
Assistante à la mise en scène :
Marie Heuzé
Lumières :
Philippe Mathieu