La Main passe

La Main passe

Avec Feydeau, le jeu des amours humaines tourne au bon jeu de tripot, et Cupidon les yeux bandés fume un cigare en distribuant des cartes assez coquines

Chanal prépare un message pour sa sœur, jeune mariée, lorsque Francine, sa femme, rentre en retard… avec embarras, elle annonce avoir un amant, lui la déclare trop honnête, puis ça va, ça vient, sur un rythme effréné : l’ami un peu trop proche de la bouteille qui vient rembourser une dette et qui croit avoir aperçu la femme de Chanal dans son immeuble alors qu’elle ne devait pas y être, l’ami député, grand orateur mais qui bégaye ici parce qu’amoureux de Francine… et l’amour circule, s’échange au gré des divorces et remariages et redivorces – un bel amant fait un mauvais mari  : la main passe, il faut savoir la prendre.

On a beau connaître les ficelles du vaudeville, un Feydeau reste toujours un moment radieux – ses bons mots pleins d’esprit (voire salasses, comme un certain calembour « mon cher Chanal… » que les acteurs servent à ravir) ; ses intrigues improbables, pleines de quiproquos et de coïncidences peu sérieuses, avançant de rebondissements en rebondissements qui sentent bon les rondes d’amours de la Belle Époque ; ses personnages volages et presque inconsistants… s’ils n’étaient les messagers de l’Amour et de la Passion, tumultueux et bêtes comme eux.

La mise en scène prend le parti de la modernisation, et bien sûr ça marche, puisque Feydeau, au-delà de la légèreté d’une époque multipliant les joies de la mondanité et éprouvant les vertus neuves du divorce, nous parle de l’amour avec une passion légère et heureuse à la Watteau – l’amour qui nous grandit de désirs sublimes, comme Francine, en même temps qu’il nous rapetisse d’égoïstes engouements, comme la plupart des personnages, aucun n’étant exempt de sottise ou de vanité. Comme nos passions, dont Feydeau nous apprend à rire, pour mieux les savourer, nous y abandonner.

Alors, le génie de la mise en scène, c’est l’accent mis sur la ronde d’amour, mais en insistant sur le contraste entre la rapidité des mouvements, des scènes qui rebondissent, et des entractes qui soulignent que dans cette ronde les personnages passent tout de même par des douleurs pas si superficielles que ça. Et puis, il faut retenir que Feydeau a su tenir compte du désir féminin dans sa dimension fougueuse, ses aspirations au rêve, tandis que le mari reste trop installé dans sa situation officielle et honnête, oubliant d’être passionné quant à lui – en cela Feydeau se situe dans la lignée du Molière de L’École des femmes, qui montrait là son souci de la passion féminine.

Alors, avec entrain, sur une scène au ton juste, les acteurs mettent l’énergie qui convient pour cerner ces personnages tout enflammés. Aucun moyen de ne pas se laisser prendre par ce tourbillon des cœurs et cette fièvre des ménages.

samuel vigier

La Main passe
Adaptation et mise en scène :
Mitch Hooper
Avec :
Anthéa Sogno, Anatole de Bodinat, François Raison, Michel Paineschi, Sacha Petronijevic, Gaël Rebel, Jean Tom, Hervé Masquelier, Philippe Simon.
Décors :
Olivier Prost
Costumes :
Gaëtane Otto-Bruc
Lumières :
Pierre Befve
Production :
Compagnie Anthéa Sogno
Durée du spectacle :
1h45

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