La barque le soir (Tarjei Vesaas/Claude Régy)

La barque le soir (Tarjei Vesaas/Claude Régy)

Pour se laisser happer de part en part par la représentation, il vaut sans doute mieux avoir absorbé quelque stupéfiant

Dès avant le spectacle s’instaure une atmosphère étrange ; les coutumiers des Ateliers sont récusés dans leurs habitudes : lorsqu’on entre dans la salle – ce hangar accueillant, on est renvoyé au long du boulevard Berthier, jusqu’au lieu où, croit-on, sont remisés les éléments de décor. Dans l’entrepôt des entrepôts, autour duquel ont été installées des tentes et des toilettes mobiles pour accueillir le public, on instaure un rituel propre à magnifier le silence. Les agents du théâtre chuchotent, personne n’oserait élever la voix. Le public, baigné d’une lumière voilée, reste inerte devant la longue absence de tout personnage, de toute modification de l’espace scénique plongé dans la pénombre. Il faut encore un temps – long – pour que les lumières s’éteignent, pour que se retiennent les toux – peut-être les souffles. Une silhouette spectrale émerge d’une fausse lueur. Il faut encore un semblant d’éternité avant qu’elle ne capte quelque luminosité, puis qu’elle prononce dans un râle ses paroles envoûtantes.

Commence alors un parcours semi-mystique, où les données tactiles les plus élémentaires se tissent avec les intuitions les plus aiguës. On assiste à l’exploration d’un gouffre familier, d’une inaccessible proximité. C’est une expédition sans objet, une œuvre d’expérience inédite. La subtilité y est explorée jusqu’à devenir massive. Il y a là quelque chose des mystiques de la simplicité, telles qu’on les trouve exprimées par exemple dans les traditions orientales. C’est une prouesse d’acteur, dans une mise en scène d’équilibriste virtuose ; de la verve exploratoire. Lorsque le propos est clairement référé à l’expérience de la mort – ou plutôt de l’après-vie – c’est un peu dommage, puisque cela cantonne la pièce à une portée ontologico-existentielle. Mais pour se laisser happer de part en part par la représentation, il vaut sans doute mieux avoir absorbé quelque stupéfiant. Car c’est un spectacle difficile : distendant littéralement le temps, il semble procéder d’une dynamique du ralentissement. Un spectacle nécessairement paradoxal, dont la compréhension devrait conduire à n’en rien pouvoir dire. Une expérience des limites de la théâtralité, dont il serait incongru de saisir une fois pour toutes le sens. Mais dont on ferait bien d’interroger la valeur, qui risque d’être suspendue à une attention vacillante.

Christophe Giolito

La barque le soir
de Tarjei Vesaas

Adaptation et mise en scène
Claude Régy

Avec Yann Boudaud, Olivier Bonnefoy, Nichan Moumdjian

Traduction du norvégien
Régis Boyer

Les Ateliers Contemporains

Assistant à la mise en scène
Alexandre Barry

Scénographie
Sallahdyn Khatir

Lumières
Rémi Godfroy

Son
Philippe Cachia

Production : Les Ateliers Contemporains

Coproduction :
Odéon – Théâtre de l’Europe et le Festival d’Automne à Paris,
CDN Orléans / Loiret / Centre, TNT – Théâtre national de Toulouse Midi-Pyrénées et le Théâtre Garonne, Comédie de Reims

Adaptation du texte « Voguer parmi les miroirs », extrait du roman de Tarjei Vesaas La Barque le soir, Éditions José Corti, 2002.

Laisser un commentaire