Katherine Barker
Méditation lyrique et tragique sur le malheur de la condition humaine, c’est une authentique tragédie contemporaine, et donc intemporelle
Débordant les règles mesquines d’une société hypocrite, égoïste, mesurée, le drame d’une famille sanglante et pétrie d’un amour si illimité, incestueux, qu’il ne peut être que sanglant, nous parvient depuis une pièce poétique, liturgique, qui fouille d’une manière fascinante quelque chose d’intime et d’inconnu, de dangereux et d’inexpugnable. Un spectacle d’une force mystique rare.
Ma Barker a quatre enfants, des galopins, des vauriens, des truands, tous défiant les autorités de cette Amérique encore sauvage des années 20 – celle des négociants, du shérif, du pasteur et des pauvres, de l’exode rural, et des « nègres » aussi… – des enfants qui poursuivent une carrière rapide et intense dans le crime, des enfants que la loi humaine va lui prendre. Ma Barker avait quatre enfants, tous aimés, tous chéris.
Histoire légendaire d’une certaine Amérique, d’une Amérique rêvée mais pas celle, idyllique, où l’on réussit par soi-même ; celle, tout autant fantasmatique, de la violence la plus primitive, l’Amérique de la force et du sang, de la famille et de la terre… Itinéraire (a ?)typique de délinquants d’une Amérique profonde, assez populaire pour donner lieu à une bande dessinée parue dans France-Soir et sur laquelle tombe par hasard Jean Audureau. Il s’en inspire alors pour écrire une première pièce, qui sera réécrite et donnera Katherine Barker… Mais il l’écrit en poète, sans chercher à se documenter plus qu’il ne faut, en poète qui, dans le fait divers, reconnaît la matrice d’un récit mythique : pas besoin de se documenter, lorsqu’il s’agit de sonder les arcanes de notre imaginaire, les éléments de notre sauvagerie propre – de la trame policière peut naître, sous sa plume trempée dans des eaux génitrices et archaïques, mystiques, une puissante tragédie contemporaine.
Katherine Barker est l’histoire d’une Médée moderne, une mère originelle, proche essentiellement de la Terre, aux sources mêmes de la vie, plus profondément terrienne qu’une certaine Amérique profonde. Sur scène ce sont quatre fils nus et plastiques qui vont naître, passer par des vêtements de la vie américaine, des figures typiques – voyou, gangster… – de la légendaire Amérique des années 20, mais sans perdre, en les revêtant, leur nature profonde et sauvage, celle de fils aimant sans limite leur mère. Bien qu’emportés dans leur course furieuse et précipitée vers la mort, ils reviennent au giron maternel, obéissant à un principe archaïque et obscur, une force élémentaire qui déborde l’intrigue simple de cette course poursuite que fut leur existence. Ce récit mythique d’une Amérique originelle est fait de forces et de tensions premières qui relient aux racines de la vie mystique et de l’amour filial – que ce soit dans le texte, plein d’une poésie idyllique et de références mythiques fascinantes ou dans la mise en scène de Serge Tranvouez, qui creuse avec une profondeur symbolique et liturgique les éléments primitifs de ce texte / rituel de mort et d’amour.
Oui, ici, dans cette dramaturgie qui puise ses eaux et ses ombres aux sources religieuses du théâtre, ce sont des forces animales, primordiales, élémentaires qui se jouent : d’où cette nudité première des fils de Katherine Barker, qui les engendre dans la douleur la plus solitaire et animale, tendre aussi, des fils pétris d’Amour et de Désir et que la Loi, dans sa dimension la plus humaine, la plus urbaine et mesquine qui soit, réprouve : les riches, les notables, le pasteur, le shérif… tracassent et traquent ces enfants, enfants qui apparaissent comme autant de figures symboliques dans ce récit tissé dans la matière même qui constitue les légendes primordiales.
Ces forces de vie, d’amour, ces quatre enfants et leur mère, sans concession, sans mesure, sans retenue, vont connaître le destin tragique propre à toute force démesurée qui tente de se tenir dans une forme humaine, dans un espace humain – leur échappée est une traversée de villes en pleine fièvre d’urbanisation : tous les organes de la loi n’auront de cesse que de les cadenasser, humilier, réprouver, censurer, sans succès véritable, sans pouvoir les maîtriser autrement que dans leur mutilation, leur destruction pure et simple. Leur père lui-même est une figure ambiguë, évanescente, flottante, représentant à la fois la Loi de l’homme qu’il approuve contre une mère trop « indulgente » pour les « sottises » de ses enfants, et en même temps irrémédiablement travaillé, tourmenté par une nostalgie profonde d’une époque où il était lui-même une force première, une puissance virile au regard vaste, regrettant les montagnes sauvages où il était un homme solitaire et achevé, avant de se corrompre dans le monde de la ville qui l’a broyé, où il est devenu mineur, ouvrier – une simple machine sociale et urbaine, utile, un ouvrier bien noté dans son travail.
Au milieu de la Ville et de la Loi, ces enfants sont véritablement les incarnations du Désir au sens le plus fort du terme, rêveurs hallucinés par les récits rêveurs que leur conte leur mère depuis leur enfance, qui ne comprennent pas le monde, qui le refusent, et que le monde refuse… Ils sont les proches de tous les marginaux, de tous les fous, de ceux qui mythiquement sont au plus près de ce que la Loi réprouve : le nègre, le nain assassin, le médecin ambulant vendeur et manipulateur, le journaliste conteur d’histoire. Contempteurs et victimes choisies de la Loi, ils sont là pour briser les limites essentielles qui la définissent et la fondent comme Loi de la condition humaine, comme principe qui délimite ce qu’est un homme et peut l’autoriser à être homme : tabou d’amour, puisqu’ils s’abandonnent à l’inceste ; peur de la mort, en acceptant le retour dans les entrailles et les ténèbres.
Éloigné donc de tout réalisme policier, cette pièce – écriture comme mise en scène – apparaît comme la réinvention d’un espace et d’un itinéraire mythique, elle est traversée de mythes, de récits, de légendes.
Dans le texte par la prolifération de références à des légendes cruelles – La Bible, le monde tragique grec, les Éden faits de miel et de pierreries que raconte la mère ; les récits d’une Amérique sauvage et guerrière que fait un journaliste, son amant peut-être, à ses fils ; et même simplement la légende de ces fils que la presse, moderne voix du mythe, propage, diffuse, multiplie…
Sur scène, par l’utilisation particulière de l’espace et notamment de la voix off, de récitants qui substituent la voix, la narration à l’action, et inscrivent, à la manière de Duras, les évènements dans une temporalité particulière, non plus progressive à la manière du récit policier ou d’aventure, mais bien plutôt celle, définitive et sans aléas ou promesse, des récits légendaires qui inscrivent leur intrigue dans un temps liturgique, où tout est déjà écrit avant que d’advenir, tout est inexorable – cette scène crée un temps et un espace mythiques et fatals qui rendent à l’éternité chacun des gestes que le conflit intemporel de la Loi humaine et du Désir surhumain a engendrés. Un laps de vie fragile et bref en ces figures mortelles… oui, cette scène est riche de tant d’usages charnels, lumineux, sonores, gestuels, symboliques que l’on ne peut tous ici les évoquer, reste à retenir que sont inventés, ici, un espace véritablement liturgique, une tension sérieuse et belle entre le fait divers et le drame originel que renferme ce récit. Ici, tout est déjà joué, dans tous les sens.
Jean Audureau, poète de la scène, développe une vision originale et puissante, brassant des traditions contemporaines (bande dessinée, récit journalistique, spectacle en suspension) avec les sources les plus anciennes (Bible, tragédie antique …). Véritable méditation lyrique et tragique sur le malheur de la condition humaine déchirée entre la loi d’homme qui lui permet de survivre et l’illimitation du désir – désir humain tout autant que la loi, jusque dans son expression la plus sauvage -, cette pièce saisit le spectateur comme un songe qui lui parle en une langue ancienne, archaïque dont il a oublié les principes mais dont demeure une trace douloureuse, une marque, comme un maléfice dans les profondeurs organiques de l’âme. Une authentique tragédie contemporaine, et donc intemporelle.
samuel vigier
Katherine Barker
Mise en scène :
Serge Tranvouez
Avec :
Émilie Beauvais, Cécile Bournay, Frédéric Cherboeuf, Matthieu Cruciani, Victor De Oliveira, Yoann Demichelis, Amandine Dewasmes, Serge Gaborieau, Fabrice Gaillard, Julien Geskoff, Éric Laguigné, Laetitia Lemesle, Pierre Mignard, Raphaël Pigache, Valérie Thomas, Sandra Rebocho
Scénographie :
Jean-Christophe Choblet
Lumières :
Matthieu Ferry
Son :
Michel Zürcher
Costumes :
Zouzou Leyens
Musique :
Éric Vinceno
NB – Le texte de la pièce, avec Hélène et La Lève, est publié par Actes Sud-Papiers, 1999, 366 p. – 22,87 €.