Jürgen Habermas, Parcours 1 et 2 & Jürgen Habermas. Une Biographie

Jürgen Habermas, Parcours 1 et 2 & Jürgen Habermas. Une Biographie

La voie étroite ou l’autostrade  de Jürgen Habermas

La pensée d’Habermas est sinon filandreuse du moins fuyante. Difficile de s’en faire un credo tant elle semble à la fois porter autant sur les poncifs de son époque que leur critique. Côté politique, l’auteur propose dès les années 70 un macronisme avant la lettre en ménageant la chèvre et le chou. Le tout en soignant ses partenaires intellectuels. Il s’arrange toujours pour être l’écho et l’alter ego d’un Max Frisch, Bernanos, Mauriac, Claudel, Sartre et plus tard ceux à qui il devra une partie de son lustre et sa notoriété : Adorno et Lowith.
Le nom d’Habermas est associé à la « deuxième école de Francfort » bien moins radicale que la première. Mais l’auteur de La théorie de l’agir communicationnel ( livre étouffe-chrétien où il se mesure tant bien que mal aux philosophes américains) va trouver là sa légitimité et son aura. Il aura su le bénéfice qu’il pouvait tirer en « pensant contre » tout ce qui ressemble à une idéologie du désespoir. Pour lui, mieux vaut un mauvais film engagé d’Allemagne de l’Est qu’un traité du chaos à la Beckett ou à la Kierkegaard.

Très vite, le philosophe est devenu en Allemagne et en Europe le chantre et le parangon d’une nouvelle culture allemande « des Lumières » contre la vision tragique et wagnérienne qui traversa le Reich de Nietzsche à Heidegger. Néanmoins, ce qu’il appelle « le courage » de protester et qui est inhérent au travail du penseur reste chez lui l’objet d’une idéologie molle. Elle a l’avantage de ne pas entraîner vers des idéologies du chaos. Par ailleurs, dans l’histoire des idées, elle cherche tout ce qui s’élève contre « les abîmes de la non raison ».
Toutefois, sur ce plan il y aurait eu beaucoup à préciser. Mais la biographie de Müller-Doohm – qui a le mérite de signifier ses limites avec l’indéfini « une » – demeure évasive. Reste qu’Habermas est le plus kantien des hégéliens et le plus hégélien des kantiens chez les penseurs du temps. C’est dire de quel bois il se chausse en faisant œuvre d’une raison idéale. Elle trouve son chemin dans un pur logos mâtiné de plus en plus de religiosité voire d’esprit cabalistique qui font de Derrida et Levinas les référents francophones du nouveau scientisme philosophique.

Au référent de l’histoire, et même s’il se veut penseur athée (avec les tasses qui vont avec), Habermas préfère donc un dialogue implicite avec les cieux. A ce titre, côté idée il n’invente rien, il diffuse. Il rend lisible certains grands esprits comme le fit Sartre avec Kierkegaard. A l’inverse d’un Virilio, il s’évite des épines dans le pied. Par exemple, il ne pense pas la « Catastrophe ». Mais son après. Ce qui ne mange pas de pain et peut offrir au quidam l’image d’un grand timonier de la pensé occidentale et de l’éveilleur des matins plus calmes.
D’autant qu’il a tout pour séduire sur le plan des arguties. Il existe chez lui le goût pour la puissance abstraite d’un système qui, lorsqu’il échoue sur un plan pratique, n’hésite pas à faire un appel implicite et discret aux puissances religieuses (judaïques en particulier) qui « puisent, à travers le culte aux sources, même de la solidarité ».

Bref, l’auteur reste un penseur et un politique classique, un René Girard et un Jean Monnet à l’Allemande mais qui a mieux réussi. Comme eux, il eut le mérite de donner de la tonicité et une motricité à des idées aux échos logiques propres à s’incarner dans la société occidentale sans l’écorner au nom de la  présence larvée d’une transcendance d’un Etat dont la puissance attentive au bien commun le lave de tous ses péchés.
L’Allemagne puis l’Europe incarnent ce lieu. Habermas en est le chantre et le creuset. Il a donc bénéficié d’un bon timing dans son siècle, de quelques beaux coups philosopho-journalistiques et d’un réseau très entretenu et entreprenant d’amis puissants, pour devenir le philosophe caution d’une pensée socialo-capitaliste versant occidental – et si l’on accepte quelque peu de pousser le bouchon – d’un dogme à la Chinoise.

jean-paul gavard-perret

– Jürgen Habermas,  Parcours 1 (1971-1989),  Parcours 2 (1990-2017), trad. de l’allemand par Ch. Bouchindomme, F. Joly et V. Pratt, Gallimard, coll. NRF Essais, 2018, 575 et 656 p. – 24,00 et 26,00  €.
– Stefan Müller-Doohm,  Jürgen Habermas. Une Biographie, traduit de l’allemand Frédéric Joly, 2018, Gallimard, 656 p. – 35,00 €.

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