Joseph Danan, L’Étrange révélation

Joseph Danan, L’Étrange révélation

Ce voyage sans départ souhaité mais obligé rappelle que le titre rapproche plus de Kafka que de Loti. Mais il est vrai que le narrateur est mal loti – quoique autant respectueux des vielles dames, du tri sélectif ou de sa future femme (Nora au prénom joycien). Et le voici au départ « en peignoir de bain (…) et son costume et sa chemise de l’autre côté d’une porte blindée » dont il n’a pas la clé. Elle va devenir son Arlésienne. Il court tout le long du texte mais on ne la verra jamais. Et ce n’est pas la seule dans le registre de l’invisible qui représente la plus forte charge contre de ce système narratif.
Le narrateur s’exécute sans le moindre sursis. Ce récit pourrait sembler sordide à la Orson Welles mais ici l’expressionniste est plein d’humour dans cette nouvelle version d’un « Citizen canné » (entendons épuisé) où l’auteur ménage le suspense et suspend le ménager, entre paille et poutre et statut parfois mal taillé.

Le voici dans Paris « terriblement » déplacé dans son peignoir blanc mal attaché, ses pantoufles sont affreuses tel un « fantôme parmi les vivants. » Récupérant enfin sa clé pour commémorer son hymen, dans sa mémoire (dite secrète) sécrètent et défilent les femmes qu’il a aimées comme elles faisaient le pied de grue dans sa psyché telles des prostituées non sans un certains mépris pour ses dernières mais proche de son harem (Alya, Selma, Schéhérazade, Leïla, Yu-Wu, puisque – à part une – il n’eut de relation avec elles).
Mais bien que n’ayant jamais à cause de sa mère le sens de l’orientation, son aventure va devenir des plus baroques. Voici l’idéal, pour l’occasion, de communiquer avec les morts (écrivains compris, dont Nabokov et bien d’autres et pour cultiver selon un rituel particulier : désirs en suspens, baisers rentrés, étreintes inachevées). Pour un tel héros et narrateur, cela ne manque pas de pain (mystique mi-raisin au besoin).

Un tel savant des cœurs multiplie (plus ou moins) qui il est et qui il copie. Cela n’est pas très mal – voire le contraire. Si bien que, à lui seul, il est quatre frères (Les Marx). Et de fait, tout son voyage représente autre chose qu’une découverte. Il lifte son filage sous forme de cortèges dont chacun amène ornements et couverts. D’ici ou ailleurs, d’aujourd’hui ou hier, de la colline de Santa Cruz ou près d’une synagogue, sonnent des orgues comme désirs et amours. Mais pour Danan, ne cessent de revenir les vieilles images de son enfance et la salle à manger au buffet deux corps de ses parents. Le narrateur n’y fera que le voyage de rêves et de plaisirs de Pinocchio. Reste à savoir pour Pinocchio-Dana, lorsqu’il est en train d’affirmer « je mens », si son nez avance ?

Mais ici le secret est bien gardé. Son univers est une suite masques. Il y trône, prêt d’embrasser n’importe qui – voire une chaise vide. A la réalité est donc donnée la plus belle prime de l’imaginaire même si la prime enfance devient parfois une panne assez. Néanmoins, Danan n’est ni un bricoleur ni un dépanneur à ses heures. Il écrit au milieu d’une horde de poètes celui qui pourrait être son maître – Haddock peut-être et afin de noyer le poisson.
Il y a fort à parier et appareillé qu’une telle fonction romanesque devienne le film type « des temps modernes ». Elle montre comment un parfait innocent, après avoir songé à se défendre, se dérouiller et commencer à se battre, finit par connaître le doute et accepter son destin : la victime n’est pas le roi et l’empereur le plus commun des mortels.

Joseph Danan, L’Étrange révélation, Douro, Chaumont, 2025, 128 p. – 17,00 €.


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