John Cassaday (dessin) & Fabien Nury (scénario), Je suis légion – Tome 2 : « Vlad », P. Teng (dessin), C. Cuadra & R. Miel (scénario), L’Ordre impair – Tome 3 : « Rome 1644 », Jean-Claude Servais, L’assassin qui parle aux oiseaux – Tome 2
… ou comment rattraper son retard…
Que dire lorsque des auteurs de BD mettent un point d’honneur à respecter le calendrier parfois très serré, fixé par l’éditeur, réduisant ainsi du mieux qu’ils le peuvent l’attente des lecteurs accros à leurs séries, tandis que le chroniqueur, celui-là même qui au terme d’un tome avoue son impatience de lire la suite, laisse passer plusieurs mois avant de parler de ces suites-là ? Tout bonnement que ledit chroniqueur défend bien mal ce qu’il adore.
Que Paul Teng, Cristina Cuadra, Rudi Miel, Jean-Claude Servais, John Cassaday et Fabien Nury me pardonnent : j’ai lu et relu la suite de chacune des séries évoquées ici – L’Ordre impair, Je suis légion et le dyptique L’assassin qui parle aux oiseaux – avec un plaisir immense. Pourtant je n’en ai encore soufflé mot : je me suis paresseusement abandonnée au bonheur bien confortable d’une lecture brute, dénuée de toute perspective analytique. J’ai laissé l’histoire me happer et les dessins me ravir. Mais voilà : ce n’est pas rendre jsutice au travail des auteurs – ni à la générosité des éditeurs qui envoient leurs livres sans ciller .
Prendre du retard, fût-il considérable, dans le traitement des ouvrages que nous recevons offre toutefois un petit avantage : le temps écoulé depuis leur publication leur a parfois permis de connaître d’heureux aléas que nous sommes, alors, en mesure de mentionner…
Je voudrais avant tout dire un mot du très beau magazine bimestriel que publient désormais les Humanoïdes Associés : L’Humano, en toute simplicté… À noter qu’il complète le site des mêmes Humanos et n’en redouble pas le contenu. Richement illustré, il offre un aperçu bien nourri de toutes les nouveautés à paraître, propose des interviews d’auteurs et livre une pléiade d’informations d’où je tire les nouvelles suivantes : Je suis légion est en train d’être adapté au cinéma avec, aux commandes, Fabien Nury pour le script et John Cassaday pour la réalisation. Le tournage doit commencer l’an prochain, en Croatie. Je rappelle au passage que 2006 aura été une « année Nury » : il a signé le scénario du film Les Brigades du Tigre – sorti au printemps – et cet automne, il est à nouveau à l’honneur pour la sortie du tome 3 de la série W.E.S.T (publiée chez Dargaud). Quant à John Cassaday, il a été récompensé aux Eisner Award 2006 – mais vous en apprendrez plus en vous abonnant à L’Humano (c’est gratuit)… Trêve de ronds de mots et abordons, enfin, l’essentiel : les al-bums !
Je suis légion – Tome 2 : « Vlad »
Légion… ou la résurgence, en pleine Seconde Guerre mondiale, des vieilles légendes vampiriques d’Europe centrale, transposées ici dans le contexte scientifique et militaire de la sempiternelle quête qui motive toutes les armées : la création du soldat parfait – obéissant sans discuter, inaccessible aux doutes autant qu’aux émotions, et marchant au combat jusqu’à tomber en pièces.
Le premier tome s’achevait sur un affrontement-test d’une violence rendue insoutenable par le regard vide, hagard, des pions humains guidés par Ana, l’étrange fillette roumaine que les villageois appellent strigoï. Au milieu des décombres encore fumantes de l’assaut émerge, imparfaite mais laissant deviner tout son potentiel de perfectibilité, la figure du solddat idéal tel que le rêve Rudolf Heyzig, l’obergruppenführer en charge du « projet Légion ». En face, du côté allié, les services secrets anglais enquêtent sur la mort mystérieuse de Victor Thorpe tandis que se fomente une opération commando pour éliminer Heyzig.
Reprenant la construction alternée du tome 1, le second nous permet de suivre, par séquences successives, ce qui se joue entre la nuit 30 et celle du 31 décembre 1942. De Londres, où Stanley Pilgrim et son équipe continuent leurs recherches, aux montagnes de Transylvanie – tantôt du côté de la forteresse où séjourne Heyzig, tantôt au village où vit Ana, avec quelques incursions à Madrid où s’est rendu l’espion allemand Hermann von Kleist, le récit va d’un lieu l’autre, imprimant à la narration un rythme haché qui ne laisse aucun répit. Le lecteur doit, de plus, garder les yeux grands ouverts tant le dessin a un rôle narratif primordial, car les dialogues sont plutôt laconiques et les didascalies rarissimes. Ce qui n’était qu’allusion dans l’album précédent s’éclaircit ici au travers des trouvailles et conjectures de l’équipe de Pilgrim : derrière le projet militaire nazi appelé « Légion » se cache le prolongement de l’histoire de Vlad Dracula Tepès, commencée au XVe siècle… Sang, feux, ténèbres… joyeux brasier en vérité pour silhouetter le mal absolu, l’affrontement abominable entre deux frères sanglants, Vlad et Radu, se cherchant l’un l’autre par-delà les siècles et les lignes de partage qu’impose la guerre, établissant chacun de leur côté, par le sang comme par l’esrpit, une chaîne terrifiante qui noue ensemble plusieurs individus.
Mais comme toute grande histoire traitant du Mal absolu, Je suis légion se tient hors d’un manichéisme simpliste et outrancier : dans chaque camp sont à l’œuvre des antagonismes internes, plus ou moins secrets, relevant de forces qui transcendent le face-à-face Alliés/Nazis. Reposant sur des personnages tout en ambivalences, en contradictions intérieures tragiques quand ils n’usurpent pas leur identité, touchant de surcroît à deux sujets qui pour nous tiennent du tabou – la transmission par le sang et le nazisme – Je suis légion est une série qui dépasse de très loin ce qui se produit habituellement autour des thèmes du vampire, de la possession maléfique, ou encore de la « fabrication » de monstres à partir d’êtres humains par l’entremise de diverses manipulations.

Avec une palette très sombre, toute d’écarlate et de bleu nuit, trouée par endroits du jaune luminescent des explosions et des incendies, ce second volet paraît s’enfoncer dans la noirceur : les corps déchiquetés s’accompagnent de trahisons caractérisées, de doubles jeux à demi démasqués – et à la dernière page, l’ultime planche est calibrée au plus juste pour porter à son paroxysme l’inévitable « effet d’attente ».
Servie par le dessin si singulier de John Cassaday, très dynamique dans ses cadrages qui prennent de biais les scènes les plus mobiles mais qui, en même temps, semble geler le mouvement, l’abstraire de sa propre vitesse en l’entourant du silence graphique instauré par l’absence de ces fines lignes transcrivant d’ordinaire gestes et déplacements – un dessin qui, aussi, oppose l’hyperréalisme des regards et des visages, si finement modelés, à la stylisation extrême des décors, et engendre des cases à la composition fascinante qui supporteraient très bien d’être transposées sur toile et ne déshonoreraient pas les cimaises d’une galerie d’art contemporain – Je suis légion, donc, est une fresque magnifique dont on attend imaptiemment de voir ce qu’elle donnera adaptée au cinéma…
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L’Ordre impair – Tome 3 : « Rome 1644 »
Ici encore il est question de malédiction, de (dé)possession psychique, d’un mystère sombre et funeste qui traverse les siècles. Mais à cette proximité thématique répond un abord radicalement différent. Le dessin, quasi hypnotique à force d’être singulier chez John Cassaday, sert une intrigue qui va heurter très loin dans l’inconscient quelques-unes de nos hantises majeures. Le trait réaliste, soigné, un peu âpre malgré tout de Paul Teng donne, lui, corps à une histoire complexe teintée de fantastique mais soucieuse néanmoins d’un certain réalisme historique et qui, surtout, sollicite beaucoup moins les profondeurs glauques du lecteur. On peut dire qu’en cela elle est plus « légère » que Légion – bien qu’en matière de cadavres et de visages déformés par l’horreur ou les affres de l’agonie, le dessinateur ne s’embarrasse pas d’édulcorer quoi que ce soit. Transportés sur un terrain intellectuel – idéologique et doctrinal – et véhiculés par un livre, les problèmes du Mal, de la malédiction et de la Vérité sont déchargés de leur poids charnel ; une distanciation s’établit qui permet de lire les albums comme des fictions et non comme des plongées en apnée dans ses propres noirceurs.
Le tome 3 prend exactement la suite du précédent : à Séville en 1600, la servante Marcela, venue d’Outre-Atlantique, vient de périr sur le bûcher et Leonora de Flandres – la gardienne du Visio Veritatis de Mechtilde, offre un exemplaire du livre à l’archevêque Jeronimo de Silva. À Séville encore mais de nos jours, Patrick Prada achève de lire le récit du père Juan Perez de Villalba, que Paul Delussine avait lu avant lui, toujours en quête d’informations au sujet de ce mystérieux livre que sa femme Virginia lui a formellement déconseillé d’ouvrir alors qu’elle agonisait sur un lit d’hôpital. 
Pour Patrick, enquêter sur la mort de Virginia et sur les conséquences étranges de la résurgence du Visio Veritatis alors qu’il travaillait à la rédaction d’une biographie de Mechtilde revient à élucider une même énigme. L’inspecteur Huysmans le tient informé des derniers éléments découverts par la police – le suicide de Virginia ressemble de plus en plus à un meurtre… – et Leonora Satori – antiquaire ? Experte en livres anciens ? – l’éclaire sur les vicissitudes rencontrées par le Visio Veritatis au fil des siècles…
Tandis que de nouveaux protagonistes apparaissent, des fils d’Ariane continuent de se tisser entre passé et présent : le prénom de Leonora se perpétue depuis Anvers en 1585 jusqu’à aujourd’hui, à travers des jeunes femmes aux visages similaires ; Paula, la barmaid que Patrick a rencontrée à Séville, a le même prénom que l’amie de Saint Jérôme, dont Mechtilde aurait connu la traduction latine des évangiles gnostiques que les croisés auraient rapportée de Palestine… Quant au Visio Veritatis, il a été édité à quatre reprises. Et pour chaque édition, un exemplaire différent des autres, aux effets dévastateurs sur quiconque l’ouvre.
Dans ce tome 3, le lecteur voit les matériaux continuer de s’accumuler – en pointillés toujours – qui lui permettent d’élaborer ses propres conjectures et de gommer à sa façon les points d’interrogation en attendant que les auteurs lèvent le voile. Certains liens existant entre passé et présent s’éclaircissent tandis que les enjeux de l’époque contemporaine se complexifient, et gagnent en pesanteur géopolitique…
Cet album, troisième dans une suite de cinq tomes – « ordre impair » jusqu’au bout… – fait figure, on s’y serait attendu, d’axe narratif où les fils de l’histoire se nouent plus étroitement tout en laissant voir un peu de jeu entre leurs brins, et confirme, du même coup, le talent qu’ont les auteurs pour architecturer cette excellente série qui, par-delà ses teintes ésotérico-fantastiques, s’intéresse entre autres à la transmission d’une mémoire et à la part que le livre peut y prendre.
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L’Assassin qui parle aux oiseaux – Tome 2
Mes ténébreuses dilections ne sont pas seules à régner sur mes lectures bédéiques, quoi que vous en pensiez. J’apprécie aussi les histoires que distille Servais, notamment dans sa série « La Mémoire des arbres »… et après toutes ces obscurités satanisantes, toutes d’écarlate et de noir, je ferai se lever un peu de jour dans cette chronique, en évoquant le second tome de L’assassin qui parle aux oiseaux qui paraissait en novembre 2005 – presque un an déjà. Mais à quoi bon compter : en tant de mois, l’album n’a rien perdu de sa luminescence ; et puis… peut-être y a-t-il encore des lecteurs pour qui les questions semées dans le tome 1 sont encore en suspens – eux qui n’auront pas senti les jours couler et attendraient comme au printemps dernier la suite avec impatience…
Le premier tome nous avait laissés inquiets du sort de Camille, évanouie à proximité du repaire que le Roitelet s’est construit dans la forêt, à l’écart du village et plus près, ainsi, de ses amis les oiseaux. La fillette et le Roitelet commencent de nouer une étroite relation, reposant sur leur passion commune – les oiseaux – et un même talent pour le dessin. Mais ils doivent se rencontrer en cachette car l’hostilité des villageois ne diminue pas, au contraire. Au gré de leurs observations ornithologiques partagées, ils apprennent à se connaître, et le Roitelet découvre qui est Camille… Le passé ressurgit – et avec lui, cette fois, la vérité quant à la mort de la cabaretière dont l’ami des oiseaux avait été injustement accusé. Les haines se tassent, le récit s’achève comme dans un rêve – et le lecteur de se demander si les envies de voyage et l’attirance pour les oiseaux n’ont pas quelque racine génétique insoupçonnée…
On retrouve dans cet album le graphisme clair et léger de Servais, ses couleurs magnifiques de douceur aux dégradés superbement nuancés. Une palette lumineuse au service d’une belle histoire, « qui finit bien », pas trop cruelle malgré ses replis douloureux puisque les plus amers finissent par se réconcilier avec eux-mêmes, leurs rêves d’enfant déçus… et leurs souvenirs. Accessoirement avec leurs semblables.
Mais l’album ne se limite pas à la seule histoire du « Roitelet » : en authentique amoureux des oiseaux – s’il ne l’avait pas été, aurait-il pu réaliser ce superbe dyptique ? – Jean-Claude Servais y ajoute un cahier ornithologique, où il accompagne de ses crayonnés magiques des textes de Gérard Jadoul, ornithologue passionné – « Le Rêve d’Icare » – de Patrice Borceux, membre de la société d’ornithologie AVES – « Le Retour du printemps » – et d’Albert Demaret, ancien président de cette même société – « Pourquoi les corbeaux sont-ils mal-aimés ? » et « Pourquoi les rapaces nocturnes font-ils peur ? ». Cahier qu’il complète par une courte bibliographie : cela montre que procurer un pur plaisir de lecture n’est pas tout, et que Servais espère indéniablement susciter, sinon des passions, du moins curiosité et bienveillance à l’égard des oiseaux…
isabelle roche
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John Cassaday (dessin) & Fabien Nury (scénario), Je suis légion – Tome 2 : « Vlad », Les Humanoïdes Associés, janvier 2006, 56 p. couleurs – 12,90 €.