Johann Chapoutot & Philippe Girard, Libres d’obéir

Johann Chapoutot & Philippe Girard, Libres d’obéir

Philippe Girard adapte Libres d’obéir, un ouvrage de Johann Chapoutot où celui-ci démontre que le management moderne découle des méthodes mises en œuvre par un homme devenu général SS en 1944. Il a découvert Reinhard Höhn et ses théories du management, en faisant des recherches sur les normes qui ont structuré la vision du monde nazi. Le management était alors un enjeu vital pour mener à bien l’expansion du Reich alors que les ressources humaines diminuaient par les besoins croissants de l’armée.
Mais après la guerre, il a continué à professer ses théories dans une école qu’il fonde et dans laquelle il va dispenser ce management par délégation et imposer le terme de ressources humaines. Sa notion d’autonomie sous contrôle où le salarié croit agir librement tout en poursuivant des objectifs fixés par l’entreprise est au centre de cette démonstration glaçante.

Philippe Girard adapte cet essai qui connaît, depuis 2020, un grand succès en introduisant toutefois quelques éléments de fiction pour mieux en faire saisir les conséquences. Pour ce faire, il met en scène des personnages féminins car il estime que si la bande dessinée d’aujourd’hui est si vivante, si intéressante, c’est parce que les femmes s’en sont emparées soit en tant que lectrices soit en tant qu’autrices.
C’est ainsi qu’il installe Florence, qui a un poste de responsabilité dans une entreprise high-tech, Appal, et qui, comme nombre de salariés, va être très impactée par ce type de management. Concernée elle-même, elle va percevoir un malaise diffus dans son environnement professionnel. À travers des échanges avec Annie, une amie ayant vécu un burn-out, Philippe Gérard fait découvrir progressivement les idées du livre Libres d’obéir, que Florence lit et commente. Ce dialogue entre les deux femmes sert de fil rouge à une réflexion plus large sur la souffrance au travail, la pression managériale et l’illusion de liberté dans les entreprises modernes.
Alternant saynètes banalisées d’un management toxique et parcours d’un des pères fondateurs de cette théorie moderne, il interpelle sur la normalisation de ces pratiques dans les sociétés modernes.

Philippe Girard réalise une bande dessinée aussi dense qu’éclairante. Il ne se contente pas de vulgariser un propos historique, il le transpose dans le quotidien contemporain, en mêlant habilement documentaire et fiction tout en proposant un graphisme au service du propos avec un dessin sobre, lisible, presque pédagogique. Il accompagne la densité du texte sans l’alourdir, illustrant les concepts avec clarté.
L’album mêle ainsi récit personnel, extraits de l’essai, schémas explicatifs et scènes historiques. Ce montage permet une lecture fluide du propos. Il mène un travail extrêmement précis et didactique pour illustrer la descente aux enfers de son héroïne. Il reprend les 8 branches de la Svastika, découpant son récit en huit chapitres qui perdent peu à peu des couleurs pour finir en noir et blanc.

Libres d’obéir est une œuvre exigeante qui interroge le rapport au travail, à l’autorité, et à la liberté dans un monde où l’efficacité prime sur l’humain. L’œuvre interroge ces notions et montre comment des idées autoritaires peuvent se camoufler derrière des discours d’émancipation. A lire et à relire tant il y a à découvrir.

Philippe Girard (adaptation de l’essai de Johann Chapoutot, dessin et couleurs), Libres d’obéir, Casterman, août 2025, 144 p. – 22,00 €.

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