Joann Sfar & Tony Sandoval, Le Paris des Dragons
Quand l’ombre des dragons plane sur la Ville-Lumière
Joann Sfar, scénariste, dessinateur, romancier et réalisateur, aime aborder des thématiques variées mais avec une attirance particulière pour ce qui touche la création, la philosophie, l’amour, les religions. Et avec l’écriture de ce scénario, il se régale et régale ses lecteurs avec un foisonnement d’actions dans un style totalement ébouriffant, avec une totale liberté de ton, tant dans les dialogues que dans les récitatifs. Il reprend un langage populaire, des termes argotiques qui pouvaient être en usage dans les années 1900.
Il aborde l’amour qui naît entre deux personnes bien différentes, faisant s’aimer une princesse hawaïenne et une sirène, un moine et un dragon ayant pris l’apparence d’une vieille dame. C’est truculent, sans langue de bois. Il expose les sentiments sans détours avec des clins d’yeux malicieux. Il fait exprimer par les deux héroïnes cette constatation : « Tu connais le problème des récits d’aventures ? » « Oui ! Il y a toujours quelqu’un pour t’empêcher de baiser ! » Il met en scène, de façon bien ludique, des voleurs et leurs receleurs, invite Voltaire, fait référence au magnifique film de Mel Books, aux Grands Anciens de Lovecraft…
Il fait tenir le remarque suivante par le moine Mabillon au terme de combats dantesques : « Et dire que tout ça a commencé par des salades. » Ce denier terme est sans aucun doute à prendre dans tous les sens du nom. Il assène quelques vérités autour de la célèbre maxime de Voltaire : « Cultiver son jardin ».
L’album s’ouvre sur le combat entre le premier chevalier et le premier dragon. C’est le début de la guerre éternelle des humains contre les dragons. Dans un Paris tout petit, près de l’église Saint-Germain, le moine Mabillon peste contre ce dragon qui lui écrase ses salades. Mais il lui sauve la vie, face à des chevaliers, en faisant semblant de réaliser une sculpture. Mille ans plus tard, l’église est toujours là, mais ce n’est plus elle qui mobilise l’attention.
Au cirque, le princesse Kapa’akea est une lutteuse qui défie les candidats à la castagne contre une récompense. Mais le combat est bref car une seule mandale de la jeune femme suffit, au grand dam de son manager qui voudrait que le combat soit plus long. Elle est licenciée. Un proxénète tente de la recruter et l’entraîne dans une maison pour fortes personnalités. Là, elle sauve la vie d’une jeune sirène car, à date fixe, il faut sacrifier un être féerique pour empêcher la Grande Croustillance, le réveil des dragons enfermés dans des statues.
Et c’est le début d’une course éperdue, d’une suite de combats à fort rebondissements pour lutter contre un mal millénaire…
Tony Sandoval assure dessin et couleur dans un style très dynamique, proposant des personnages caricaturaux mais d’une belle prestance. Il peuple Paris d’une tripotée de dragons magnifiques et offre des décors qui cadrent parfaitement avec l’époque où se situent les différentes phases de l’histoire. La mise en pages enrichit la puissance des mouvements.
Un album qui invite à un voyage très pittoresque, un récit d’un tonus libérateur, des dialogues enlevés et très imagés, une intrigue tonique à souhait et un graphisme qui emporte l’adhésion.
serge perraud
Joann Sfar (scénario) & Tony Sandoval (dessin et couleur), Le Paris des Dragons, Glénat, coll. « Hors Collection », septembre 2024, 104 p. – 20,50 €.