Jephan de Villiers, exposition
Disséminées dans la nature ou scénarisées comme elles le sont à Laon, les oeuvres de Jephan de Villiers font réfléchir sur la notion même de Temps. L’art n’est plus là pour nous faire passer du fantasme à son reflet imité. Il prend figure de totems où jouent dans un humour terrible les compulsions de vie et de mort. L’art devient avant tout un acte de puissance plus que de jouissance où le temps est arrêté au sein même d’éléments naturels qui disent sinon sa fragilité du moins son passage. Plus question de trouver le moindre confort. Ce qui jaillit des œuvres semble provenir directement de la matière et non du discours événementiel qu’elles “ illustreraient ”. Emerge une horreur mélancolique mais aussi une drôlerie en ce que la sculpture possède soudain d’avènementiel en une forme d’entente tacite avec la vie. Nous y sommes non invités mais jetés comme s’il fallait préférer la douleur du crépuscule à la splendeur du jour.
Un langage particulier, fascinant et atroce, remonte à la surface à l’image des bois-totems. Apparaissent une nécessaire rouerie et l’indispensable affront à la langue plastique qui retourne à une sauvagerie rupestre. Surgit l’histoire de l’être, histoire que le créateur ferme et laisse béante. Par une telle mise en dérive de la « crucifixion », l’artiste rend dérisoire tout grand soir, tout futur épiphanique. Les ordres des repères des corps constitués sont rompus pour nous rappeler de manière oblique (mais aussi en pleine figure) combien le corps court dans ses feintes de délivrance à sa perdition.
C’est pourquoi l’art « dévot » n’en aura jamais fini avec Jephan de Villiers . Il en devient le rival et le pourfendeur par l’instigation d’un ordre religieux renversé. L’artiste ne s’intéresse dans le totem qu’à l’objet d’impiété, mettant à mal, par secousses, ceux qui feignent de vénérer tout sacré. A ce titre, l’orgie de l’image est son domaine d’autant qu’il pousse la brutalité et la trivialité de manière exacerbée et qu’il témoigne des assauts de la barbarie découverte par la propre barbarie de son langage plastique. Ses totems ne sont donc que des amères odalisques au front ceint de sorte d’amanites obscènes.
On n’est plus dans un corpus seulement jubilatoire mais expropriateur, là où l’homme qui croit s’emparer de tous les trésors ne récolte au bout du compte que des ruines. La grandeur humaine se perd et l’art sort – pour son bien – de l’humanisme. Seuls demeurent comme témoins de l’humanité les cadavres exhumés en totems. Dans le désenchantement, Jephan de Villiers s’enivre des forces de son délire afin de créer sa liturgie païenne des humiliés. Il crée ainsi des sortes de chemins de croix inversés et marqués du sceau ou du devoir de monstruosité “ panique ” (au sens où l’entend Arrabal). L’artiste fait de son errance une fleur vénéneuse dans la déchetterie d’un corps qui ne s’appartient plus.
jean-paul gavard-perret
Jephan de Villiers, « exposition », Espace Bernard Noël, Laon, du 5 septembre au 14 novembre.
A l’occasion, un livre sur l’artiste est publié avec un texte de Bernard Noël.
