Jean Rolin, Tous passaient sans effroi

Jean Rolin, Tous passaient sans effroi

Sur les traces des évadés

L’incipit de ce récit a de quoi intriguer : « Avant même la mi-octobre, le nombre de mes tentatives de franchissement des Pyrénées, déjà, s’élevait à quatre : ou à trois et demie si l’on m’accorde que la première n’en était pas une à proprement parler. » On se demande non pas pourquoi l’auteur a dû en faire plusieurs, mais plutôt comment un homme de son âge a décidé et réussi à en faire autant.
Les lecteurs sont libres de trouver telles ou telles réponses différentes. Personnellement, je suppose que c’est parce que Jean Rolin est fils et neveu de Résistants – quand bien même la place qu’il accorde à son père et à son oncle dans le texte demeure modeste.

Au cours de ses tentatives de suivre les trajets des fugitifs de diverses origines entre la France et l’Espagne, pendant la Seconde Guerre mondiale, et entre deux trajets, l’écrivain s’est beaucoup documenté. Il en ressort une galerie de portraits, dont quatre frappent particulièrement l’attention.
Il s’agit de Philippe Raichlen, « un jeune homme brillant, appelé à décrocher la première place au concours de l’ENA, en 1947, et à se suicider deux ans plus tard » (p. 26), du futur général Chuck Yeager, aux (més)aventures hautement romanesques, voué par surcroît à devenir « une célébrité planétaire en étant le premier homme à franchir le mur du son » (p. 145), et des frères Jacques et Jean-Pierre Grumbach, l’aîné au destin tragique, le cadet ayant choisi déjà en 1943 le nom de Melville et son métier à venir : cinéaste.

Nous n’allons pas divulguer aux lecteurs de ces lignes les révélations, certaines stupéfiantes et effarantes, que Jean Rolin fait concernant le sort de Jacques Grumbach et le procès intenté après la guerre au passeur qui l’a liquidé. Les pages à ce sujet méritent à elles seules qu’on se procure le livre, l’écrivain ayant réussi à consulter un dossier destiné en principe à rester hors d’accès jusqu’en 2053.
Sur la fuite de Jean-Pierre, Rolin ne dispose que d’informations qui ont déjà été utilisées par d’autres auteurs ; en revanche, il fait une hypothèse inédite et saisissante sur l’origine de l’omniprésence des chapeaux chez le cinéaste, et il nous révèle un lien (fort touchant) entre Melville et son propre père.

Porté par une écriture sobre et souvent empreinte d’ironie ou d’humour noir, ce récit est l’un des meilleurs que nous connaissions de Jean Rolin.

agathe de lastyns

Jean Rolin, Tous passaient sans effroi, P.O.L., janvier 2025, 158 p. – 18,00 €.

 

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