Jean-Pierre Gibrat, Le Vol du Corbeau, Tome 1, Tome 2
L’Occupation touche à sa fin ; pris dans les derniers soubresauts d’une époque noire, Jeanne et François se rencontrent…
Le Débarquement vient d’avoir lieu – mais à Paris, ce n’est encore qu’une rumeur. Jeanne, qui vient d’être arrêtée parce qu’une lettre anonyme l’a dénoncée pour marché noir et que l’on a trouvé des armes sous son matelas, l’apprend de la bouche de François, son compagnon de cellule. À la faveur d’une alerte aérienne, ils s’évadent et fuient sur les toits. Au cours de leur fuite, ils font connaissance : lui est cambrioleur professionnel, elle militante communiste et résistante. Sans nouvelle de sa sœur Cécile qui œuvre dans le même réseau qu’elle, Jeanne redoute de ne plus la revoir vivante… pour compliquer les choses, elle se foule la cheville en fuyant. François la prend sous son aile et la conduit sur l’Himalaya, la péniche de ses amis mariniers Huguette et René.
Les relations entre Jeanne et François, plutôt épineuses à leurs débuts, se détendent peu à peu ; une complicité naît entre eux qui évolue lentement vers un véritable sentiment amoureux. Mais le contexte n’est guère propice aux idylles : Jeanne doit rester cachée, tout en se débrouillant pour renouer avec son réseau. Et la réquisition de l’Himalaya par les Allemands jette un obstacle de taille…
L’histoire est toute simple, presque insignifiante – qui, sous l’Occupation, n’avait pas à se cacher, à redouter la police ou la milice, à s’inquiéter pour un proche ? Ce que vivent Jeanne, François, René, Huguette et les autres fait partie de ces drames quotidiens, hélas banals en période de guerre, devenus pendant les années d’occupation le lot de la plupart des gens. Rien d’épique dans le scénario, rien qui ait directement trait aux engagements résistants, aux cruautés nazies, aux sublimes actions clandestines qui jour après jour contribuaient à saper la main-mise allemande… mais l’on s’attache aux protagonistes, avec Jeanne on attend un signe de Cécile, on compte sur François pour aller à la pêche aux informations ; on sourit aux incessantes querelles entre Huguette et René – et aux bons mots de celui-ci. Le ton est davantage à la comédie tendre qu’à la sombre intrigue de guerre nouée autour des réseaux de résistance ou des stratégies militaires, sous-tendue par un suspense tel que les destins des personnages semblent toujours sur le point de rompre. Ici un effet d’attente est bien sûr ménagé mais il tisse simplement ce qu’il faut de matière pour donner consistance au récit ; il serait déplacé de parler de « suspense », bien qu’une forte tension dramatique surgisse en certains points judicieusement choisis – par exemple à la fin du premier tome, quand Jeanne doit se cacher dans le puits de chaîne de l’Himalaya ou, plus tard, quand elle doit faire face aux brutalités d’un soldat de l’armée allemande…
On notera aussi la grande habileté que déploie Gibrat pour développer son récit in medias res, comme l’on dit, mais en ne dévoilant que très parcimonieusement, au fur et à mesure que les personnages agissent, les indications nécessaires à la compréhension de ce qui leur advient – par exemple la nature des activités de Jeanne, de François… etc. Ce mélange de plongée abrupte dans l’intrigue et de révélations par touches infinitésimales crée un climat particulier des plus attachants. De fait, c’est davantage un talent narratif tout en subtilité qui séduira qu’une véritable richesse scénaristique. Il faut enfin accorder une mention spéciale aux textes. Rares sont en effet les bandes dessinées ne prétendant à rien autre que « raconter une histoire » où les textes ont par eux seuls un véritable intérêt. Non que les didascalies soient particulièrement abondantes – elles sont au contraire très concises, et beaucoup de cases sont laissées muettes, toute la force expressive étant concentrée dans l’image – ou les personnages très bavards mais Gibrat a ciselé pour ce diptyque des dialogues d’une justesse de ton remarquable, pleins de sel, et l’on ne compte pas les répliques rappelant la gouaille et l’esprit d’un Michel Audiard :
Ah, ça… pour savoir si les gens sont droits, on n’a pas encore inventé le fil à plomb ! (tome 1, p. 49)
Mais tu nous emmerdes, avec ton plancher ! ah, tu réalises vraiment pas ! On sera devant le peloton d’exécution qu’elle nous fera encore chier avec son ménage ! (tome 2, p. 30)
Sur le plan graphique, on notera le classicisme de la mise en case, des cadrages, des points de vues et des perspectives – aucun de ces agencements audacieux qui, pour intéressants qu’ils soient, gênent parfois la lecture. Mais chaque image est léchée, parfaitement conçue en elle-même et dans son rapport avec les images voisines de sorte qu’une planche entière dénuée de texte, lorsqu’elle survient, n’est pas seulement compréhensible mais inconcevable autrement dans l’économie du récit. Quant à la colorisation, c’est un choc : les couleurs ont la transparence brillante des plus belles aquarelles mais sans quitter la tonalité douce des teintes pastels. Même les scènes nocturnes, au plus fort de l’ombre, demeurent étonnamment transparentes… Cette palette magnifique sert à la perfection le trait subtilement réaliste, aux contours à peine appuyés, qui sied autant aux portraits qu’aux paysages.
À la fin du tome 2, Gibrat prend congé de ses lecteurs en douceur, par quelques planches de « bande dessinée épistolaire » – manière délicate de se détacher d’un récit qu’il dénoue, à la dernière page, de façon… nivéale, aussi subtilement qu’il a manié sa palette de coloriste tout au long de ces deux albums…
Peut-être le scénario manque-t-il d’intensité, peut-être demeure-t-il trop anecdotique eu égard au contexte historique – mais la finesse avec laquelle l’intrigue est construite puis menée, la qualité des dialogues et, surtout, la beauté du trait soulignée par l’incroyable transparence lumineuse des couleurs aquarellées emportent l’adhésion sans réserve.
Oui, Le Vol du corbeau est bien un sublime diptyque…
isabelle roche
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Jean-Pierre Gibrat, Le Vol du Corbeau, récit en 2 tomes, Dupuis coll. « Aire libre » |

Tome 1, septembre 2002, 56 p. – 12,50 €.