Jean-Paul Delfino, Corcovado
Une longue suite d’aventures de Marseille à Rio de Janeiro
Désormais, ils savaient que la statue du Christ rédempteur, enfantée par les Indiens, les Blancs et les Nègres qui avaient fait le Brésil, les protégeait, du haut du morne du Corcovado. Les protégeait, pour l’éternité.
Le roman de Delfino se referme comme une légende, avec tous ses espoirs symboliques mêlés aux vies incroyables que rencontre le héros Joao Domar au fil de ses chutes et de ses rédemptions. Aux pieds du Corcovado, la colline sur laquelle trône le Christ rédempteur, s’étale Rio de Janeiro, ville incroyable où la jungle instille son souffle poisseux et sauvage dans les artères d’une civilisation où Noirs, Indiens et Blancs se mêlent. Le tableau est onirique, un peu trop « carte postale » peut-être, surtout si l’on y ajoute le samba (le nom est masculin en portugais), la plage et le football, mais qui ne s’est jamais laissé aller au rêve ?
Premier tome d’une trilogie consacrée au Brésil, Corcovado suit le destin de Jean Dimar, un jeune docker marseillais contraint de fuir vers Rio de Janeiro après avoir tué accidentellement le fils d’un caïd de la pègre locale. Devenu Joao Domar par la grâce de l’incompréhension bureaucratique, sa nouvelle existence débute chez un oncle éloigné qui lui offre le gîte et le couvert. Les carrières vont se succéder, Joao passe de l’état de gratte-papier respectable à ceux, moins propres mais plus rémunérateurs, de maquereau, de trafiquant d’alcool, et de bicheiro, promoteur d’une loterie populaire et illégale. De l’ascension viendra la chute irrémédiable – meurtres insoutenables, perte de soi-même et une suite d’incroyables rencontres avec Zumbi le peintre nègre de Lapa, premier dessinateur de la statue du Christ, Heitor da Silva Costa, architecte canaille qui se démène dans les mailles du pouvoir pour mener ce projet à bien, Blaise Cendrars, le sculpteur Paul Landowski à Paris, les cercles de macumbas, Madame Diva, Emilia, le petit trafiquant Laranjinha qu’il fera grandir et le mystérieux Indien Frebonio qui comprend les hommes sans parler… Le Christ qui s’élève au-dessus de la ville à la fin du roman semble absoudre le héros de tous ses péchés.
L’on sent que ce livre est né d’un amour indicible pour Rio de Janeiro, certaines descriptions virent aux délires chatoyants dans lesquels la forêt coule en flaques capiteuses sur la ville :
Ce qui le soûlait, comme un rhum noir et fort descendu d’un trait, il ne le comprit que plus tard. C’était le souffle de la jungle. La forêt respirait. À pleines feuilles. Vivante.
Et dans cette sensation continue de délire fiévreux, Rio abrite la mémoire des Indiens Tupinambas, des esclaves noirs échappés des plantations, la ville prend les pauvres des mornes et du quartier de Lapa dans des sambas endiablées, les politiques transpirent dans les palais présidentiels en fomentant des projets fous et Joao veut échapper à la mort qu’il sème sur son chemin.
Toutefois, ces longs passages, époustouflants en début de lecture, viennent par la suite à lasser quelque peu. Trop souvent, cela verse dans des digressions certes fort instructives sur l’histoire et le mode de vie brésiliens mais par trop usantes. L’on comprend que l’auteur ait voulu nous mieux faire connaître le Brésil mais cela donne parfois l’impression désagréable de lire un roman documentaire, voire un guide de voyage, comme si les aventures de Joao Domar n’étaient qu’un prétexte à un exposé de connaissances. À l’occasion, le style lui-même vient renforcer cette impression un peu gênante d’intrigue étirée au nom d’une exhaustivité qui ne se justifie pas toujours : phrases qui voient s’empiler les participes présents, utilisation un peu trop systématiques de formules toutes faites – notamment à propos de ces personnages qui restent comme deux ronds de flanc à plusieurs reprises dans le roman, ou bien au sujet d’une improbable coïncidence inspirant au narrateur la profonde sagesse des Nations : Seules les montagnes ne se rencontraient jamais. À quiconque nous taxerait de mauvaise foi, nous répondrons que nous ne citons là que les exemples les plus caractéristiques.
Difficile pourtant de continuer à faire la fine bouche et de bouder son plaisir à la lecture d’un roman aux péripéties extraordinaires. L’on pardonnera les lieux communs repris de façon plus ou moins pertinente et la légèreté de l’intrigue en certains points ; on aura compris que Corcovado aspire avant tout à instruire en émerveillant. S’il a quelque chose à enseigner c’est l’infinie versatilité de l’être humain, la chance continue de la rédemption et l’incroyable fossé qui sépare les dirigeants des dirigés… En espérant que les péripéties de Joao Domar effaceront l’incompréhension et l’ignorance qui existe entre la France et le Brésil – cet extrême-Occident si riche et complexe -, en espérant, aussi, que la chance sera donnée à d’autres auteurs français d’offrir leur vision de ce pays grand comme un continent, en cette très officielle année du Brésil en France…
baptiste fillon
NB – Ce roman a obtenu le prix Amerigo Vespucci 2005, attribué lors du Festival International de Géographie de Saint-Diè-des-Vosges.
![]() |
||
|
Jean-Paul Delfino, Corcovado, Métailié, avril 2005, 400 p. – 20,00 €. |
||
