Jean Meckert (Jean Amila), La Marche au canon

Jean Meckert (Jean Amila), La Marche au canon

Joëlle Losfeld entame sa série sur les œuvres de Jean Meckert / Jean Amila par un inédit qui se déroule dans la boue de la débâcle de 40.

À l’occasion du centenaire de la mort de l’écrivaine et voyageuse Isabelle Eberhardt en 2004, Joëlle Losfeld avait déjà démontré l’étendue de son attachement pour un auteur en publiant dans sa collection « Arcanes » quatre livres tous plus beaux les uns que les autres (Amours nomades, Au pays des sables, Sud oranais et Journaliers) sous le label « éditions du centenaire ». Joëlle Losfeld n’a pas attendu cent ans mais seulement dix pour rendre hommage à Jean Meckert – plus connu sous le pseudonyme de Jean Amila – mort en 1995. L’importance de Jean Amila, pilier de la « Série Noire » / Jean Meckert, auteur phare de Gallimard depuis 1941 est telle qu’il a droit à cinq colonnes dans le Dictionnaire des littératures policières de Claude Mesplède.

Joëlle Losfeld commence ce qu’elle nomme « les œuvres de Jean Meckert » par un inédit, La Marche au canon. Ce travail de titan, car l’œuvre de l’auteur est pharamineuse, est réalisé sous l’égide de Stéphanie Delestrée et Hervé Delouche, éminents apôtres du roman noir. Ils ont préfacé et annoté ce premier opus, véritable roman noir qui se déroule pendant la débâcle française de 1940, juste au lendemain de cette drôle de guerre où, sans repartir comme en 14, la fleur au fusil, on ne doutait pas d’une victoire facile sur les troupes allemandes.

Avec une tonalité et un langage qui ne sont pas sans rappeler les Carnets du major Destouches de Céline, Jean Meckert nous fait suivre les tribulations d’un petit soldat du génie qui n’a jamais tiré un coup de feu ni même fait sauter le moindre réservoir d’eau et qui, de soldat aspirant à l’héroïsme et voulant sauver la Patrie, va passer au stade de réfugié des routes bombardées fuyant vers la Suisse.

Tout ça empreint d’une poésie effrayante mais belle, digne d’un Jean Malaquais (Les Javanais) des grands jours de l’avant-guerre :
Je laissais aller mes yeux et je faisais avec eux le tour des poteaux télégraphiques. Je faisais des huit dans les champs. Je montais dans le ciel et j’en redescendais. Je partais dans l’imagination. J’inventais une machine à chevaucher les rayons.
 
Et qui nous emmène sur les routes du Nord où la violence, la haine se mêlent à une profonde générosité de cœur, à la sueur de pieds maltraités. Il n’y a pas de trame originale. L’histoire, on la connaît. C’est l’Histoire. On la subit, comme son narrateur. Il s’embarque dans un wagon avec une fille gironde, histoire de prouver aux copains que lui aussi peut emballer. Il pense à sa femme qui est en train de mourir sur une route alors qu’elle fuit avec leur enfant. Il affrète un camion avec des compagnons d’infortune parce que ses officiers ont été les premiers à déguerpir. Il insulte les habitants des villages parce que ce qu’il ressent est plus que la haine. Il ne veut pas s’avouer qu’il fuit depuis le début parce qu’il voudrait être un héros. Mais il est comme tout le monde en 1940. Ni héros ni zéro. Un profond rêveur à qui on a promis beaucoup et à qui, à part des rations supplémentaires, on n’a rien donné.

Stéphanie Delestrée et Hervé Delouche permettent de relire Jean Meckert – ce dont on leur sera reconnaissant. Jean Meckert était un précurseur du néopolar. Comme Céline, comme d’autres encore. Parce qu’il a vécu l’Histoire, parce qu’il a été acteur – comme son narrateur, il a fait la guerre de 39-45, finissant en 43 dans la Résistance – il est capable de raconter des histoire. Jean Meckert est un grand écrivain – et cet inédit un petit joyau.

julien védrenne

   
 

Jean Meckert (Jean Amila), La Marche au canon, Éditions Joëlle Losfeld coll. « Arcanes », mars 2005, 104 p. – 8,50 €.

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