Jean Meckert (Jean Amila), Je suis un monstre
Second roman publié chez Joëlle Losfeld de celui qui allait devenir Jean Amila mais qui était déjà Jean Meckert.
Je suis un monstre est le second roman d’une série entamée, chez Joëlle Losfeld, avec La Marche au canon. Les Œuvres de Jean Meckert sont à l’initiative de Stéphanie Delestré et d’Hervé Delouche. Ces derniers ont d’ailleurs réalisé, outre ce travail éditorial, une excellente recherche qui a abouti à une publication dans la revue de l’Association des Amis de la Littérature Policière, 813 (n° 93, « Amila / Meckert – L’homme révolté »).
D’abord paru dans la collection blanche de Gallimard en 1952, Je suis un monstre se passe dans une école en plein air de Savoie, juste après la Seconde Guerre Mondiale. Narcisse est enseignant ; il écrit un essai sur la Paresse. Plein d’idées, souvent préconçues ou immatures, il se retrouve confronté au meurtre d’un adolescent communiste perpétré par d’autres adolescents – meurtre qu’il camoufle en simple accident survenu dans la montagne. Qui a dit que la perversion n’était pas omniprésente ? Sûrement pas Jean Meckert :
… la perversion, ça existe, elle existe par la nature même de l’homme. Et il faut quelque chose contre la perversion. (Propos lus dans Calibre 38, n° 2 & 3)1
Narcisse voit alors croître les tensions dans les chambrées. Entre adolescents communistes et anti. Entre de jeunes enfants qui jouent aux grands et qui n’ont strictement rien retiré des horreurs de la guerre. Au milieu de tout ça, un directeur pas si aveugle que ça et qui essaie d’étouffer cette affaire. Narcisse, « monstre » en puissance, a du mal à s’assumer. Il se transforme en leader d’une bande de jeunes révoltés qui part camper en pleine montagne. Mais les déluges s’abattent, provoquant une série de graves accidents. Narcisse, qui en sait de moins en moins sur lui-même et doute de sa sexualité, va être expulsé. Mais ce ne sera pas sans heurts.
À travers ce drame, c’est une déclinaison d’échecs qui est mise en avant. Non seulement au niveau humain et pédagogique mais aussi au niveau idéologique. Ces petits jeunes qui jouent aux grands et qui sont encadrés par des adultes qui jouent aux petits profitent d’une période transitoire où tout est permis. Dans le même temps, Narcisse revient, peu à peu, sur de vieux souvenirs – moments où sa vie a indéniablement changé de cap. Ce jour où il n’a pas su dire à une fille qu’il l’aimait. Ce jour où il n’a plus su redécoller. Ce jour de Paresse.
Jean Meckert, plus tard connu à la « Série Noire » sous le pseudonyme de Jean Amila, nous délivre un récit plein d’horreur, qui désespère de l’individu et de l’Humanité. Narcisse s’enfonce en même temps qu’un système. Les enfants ont perdu leur innocence et les adultes se retrouvent désarmés. Le chaos règne. Mais l’écriture est belle et envolée.
1 – Ceux qui restent intrigués par cet écrivain hors norme pourront se pencher aussi sur un numéro de 1985 de Calibre 38 (n° 2 & 3) dans lequel est retranscrite une longue interview du « dernier des Anarchistes » à l’occasion du VIIe festival du roman et du film policiers de Reims ainsi qu’une biblio-filmographie, cela dit moins fournie que dans 813.
julien védrenne
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Jean Meckert (Jean Amila), Je suis un monstre, Éditions Joëlle Losfeld coll. « Arcanes », mars 2005, 312 p. – 10,50 €. |
