Jean-Laurent Truc, Olivier Truc & Éric Stalner, La danseuse aux dents noires
Pour garder le Cambodge coûte que coûte…
Ce récit s’appuie sur des personnages et une situation au départ authentiques. Afin de rendre cette histoire dans l’Histoire plus passionnante, les descendants du professeur ont choisi d’introduire une dose de fiction pour installer une intrigue en tension.
En 1912, le célèbre professeur d’ophtalmologie de Montpellier, Hermentaire Truc, se voit confier par le gouvernement une mission cruciale, opérer le roi du Cambodge Sisowath. Celui-ci souffre d’une forte cataracte et menace d’abdiquer s’il venait à perdre la vue. Cette décision déstabiliserait le pouvoir royal et l’administration coloniale, mettant en danger le protectorat français sur le royaume.
Après leur arrivée à Saïgon, le professeur et Guerlet, son assistant, font route vers Phnom Penh. Sur place, très vite, ils se retrouvent dans un petit monde où ils ont plus d’ennemis que d’alliés. Les intrigues de cour fleurissent avec des ministres comploteurs, un prince rebelle, des bonzes omniprésents qui ne veulent pas perdre leurs pouvoirs. L’Allemagne convoite ce territoire et, à un moindre degré, l’Angleterre aussi.
Le professeur est approché par Simala, la danseuse vedette du ballet. Si elle lui fait découvrir une réalité, la pauvreté et les effets dévastateurs de l’opium, c’est pour…
Jean-Laurent et Olivier Truc sont des descendants de ce professeur éminent. Celui-ci a publié ses mémoires à partir des notes prises tout au long du séjour. Ces exemplaires circulent alors dans la famille, les parents les remettant aux enfants, etc.
Les situation politique et sociale dépeintes sont authentiques. Le Cambodge devient un protectorat français dès 1863 et sera intégré plus tard dans l’Union indochinoise. Parce que l’Indochine est contrainte à l’autofinancement par la France, elle développe la fabrication de l’opium et impose un monopole sur ce produit aux effets dévastateurs. Si le roi Sisowath, venu en France avec son ballet en Métropole en 1906, est très conciliant avec l’occupant, une opposition complote. Cette opposition intéresse l’Allemagne qui rêve d’agrandir son empire colonial, rêve qui fera flop après la Première Guerre mondiale.
Les scénaristes mettent en lumière, avec une belle adresse, toutes les traîtrises, les complots qui peuvent se développer dans un tel contexte. Ils installent un climat d’espionnage et une prise de conscience de la situation par le professeur l’amenant à un terrible cas de conscience.
La mode pour les dames de la haute société imposait d’avoir des dents noires, très noires, ce qui contraignait à séances fréquentes de teinture.
Éric Stalner, avec son talent habituel, réalise dessin et couleurs. Cependant, malgré son imposante bibliographie, il reconnaît avoir été face à un beau défi dans la mesure où le cadre et les décors étaient nouveaux pour lui. Mais l’idée de plonger un bourgeois montpelliérain dans un univers inconnu, face à nombre d’inconnues, qui doit remplir une mission cruciale l’a séduit. Or, la documentation sur cette époque où Phnom Penh était en pleine construction, est rare. Il a beaucoup travaillé sur les couleurs, sur la sensation d’humidité car si le Cambodge est un pays naturellement humide – le mois de septembre, date à laquelle se déroule l’action, est en pleine saison des pluies.
Un dossier de seize pages comportant les données historiques sur le professeur Hermentaire Truc, sur le Cambodge complète l’album.
Un album qui conjugue avec brio faits historiques, éléments de fiction pour un récit en tension et un graphisme éblouissant.
serge perraud
Jean-Laurent et Olivier Truc (scénario) & Éric Stalner (dessin et couleurs), La danseuse aux dents noires, Dupuis, label Aire Libre, septembre 2025, 128 p. – 21,95 €.