Javier Cercas, Les lois de la frontière
Chorale à l’espagnole, spirale jubilatoire
Avec Javier Cercas, les romans se suivent mais ne se ressemblent pas. Après avoir exploré de manière aussi profonde que magistrale les arcanes et les anti-chambres de l’échec d’un coup d’Etat dans un roman qui n’en était pas un (Anatomie d’un instant), Javier Cercas revient en France en ce début d’année 2014 avec un nouveau roman enthousiasmant traduit de l’espagnol par Elisabeth Boyer et Alexsander Grujicic et édité par Actes sud. Là encore, l’histoire de l’Espagne contemporaine et en particulier celle de la transition vers la démocratie servent de toile de fond (rien d’étonnant à cela : Xavier Cercas est né en 1962) mais d’une manière totalement différente. Dans Anatomie d’un instant, les personnages, qui gardaient pourtant leur part de mystère étaient néanmoins disséqués, décomposés, alors que dans Les lois de la frontière les personnages restent les maîtres du jeu, d’un jeu de dupes. Tous illusionnistes, à l’égard des autres comme à l’égard d’eux mêmes. Cette citation de Maxime de La Rochefoucauld sert d’exergue au récit : « Nous sommes si accoutumés à nous déguiser aux autres, qu’enfin nous nous déguisons à nous mêmes ».
A Gérone, trois personnages se racontent à un écrivain chargé d’écrire un livre : Cañas, le « binoclard », un avocat provincial ambitieux et réputé, Cuenca, un enquêteur de police, vieilli, amer et désabusé, et Requena un directeur de prison aussi froid, lucide et pragmatique dans ses raisonnements que compréhensif et empathique dans ses relations. Tous racontent leur histoire, ou plutôt l’histoire de leur relation avec un voyou notoire, célébré un moment par les médias : Zarco. Ce personnage charismatique, charmant et violent, manipulateur et séduisant, devenu par la force des médias et des frustrations sociales un mythe. Devenu sa propre créature. En montrant ce Robin des bois moderne, cette bête humaine enfermée, prédateur et proie tout à la fois, sujet et objet médiatique, Cercas parvient à dire et défaire ce qu’il y a de terrible et puissant dans la construction mythologique et culturelle du voyou, qui n’est souvent qu’un pauvre type. On fait parfois des choses justes pour de mauvaises raisons. Et on a parfois toutes les bonnes raisons de faire des choses terribles. Cuenca, le policier, soutient ainsi : «Les meilleurs choses qui me sont arrivées dans ma vie me sont arrivées à cause d’un malentendu, parce qu’un livre horrible m’a plu et que j’ai pris un malfrat pour un héros. »
A la fin des années 70, Zarco était le chef d’une de ces bandes qui pullulaient à l’époque dans ce pays qui sortait à peine d’une pesante dictature. L’Espagne, c’était le Tiers-Monde, c’est -à-dire des inégalités sociales criantes, violentes. Et Gérone était faite de ces inégalités là, partagée par une frontière, par le fleuve Ter et le parc Deveso. D’un côté les classes moyennes, la ville, le quartier de Cañas et de l’autre les logements provisoires insalubres, habités par la racaille de la racaille, dont venaient Zarco et sa compagne Tere. Tere : c’est par elle que tout bascule. Elle qui porte presque le même nom que le fleuve qui unit autant qu’il partage la ville. Cette belle jeune fille, libre et rebelle, séduit le jeune Cañas mal à l’aise dans son milieu et l’embarque dans la bande. C’est la fuite en avant. Violente. C’est le premier temps du récit. 20 ans plus tard, Cañas est devenu un avocat bien installé et il retrouve ses anciens acolytes. Il est amené par Tere, encore elle, à défendre son ancien chef de bande. A servir sa rédemption au risque de tout perdre. C’est le deuxième temps du récit.
Requena, le directeur de prison, peut dire : « Qui peut prétendre que ce qu’il a appris n’a pas été correct? (…) Etes-vous sûr que le bien et le mal signifient les mêmes choses pour tout le monde? D’ailleurs, pourquoi Gamallo (Zarco) n’aurait-il pas dû être comme il a été? Quelle chance de changer avait un gosse né dans un baraque, qui à sept ans s’est retrouvé dans une maison de redressement et à quinze ans en prison? Je vais vous le dire : aucune. Absolument aucune. »
Des questions sans réponses parcourent le récit : qui a trahit la bande? Quelle est la nature exacte de la relation de Tere avec Zarco? Chacun des personnages amène un élément de réponse, mais les pièces du puzzle ne se combinent pas. Les manques, les chevauchements empêchent les protagonistes et le lecteur d’atteindre une vérité qui toujours s’échappe. L’ambiguité s’impose dans le labyrinthe des destins qui se croisent. Et c’est peut-être ça l’épreuve ultime de la liberté romanesque, de la liberté politique : celle de savoir suspendre son jugement…
Cañas, l’avocat : « J’ai alors décidé de laisser tomber, de me taire, de ne pas continuer à poser de questions… » Un avocaillon qui cesse de poser des questions à un policier qui garde ses secrets : comme un savant fou et joyeux de laboratoire, avec « une ironie infiniment sérieuse et une malice absolument ironique », Javier Cercas a su de nouveau nous emmener à dézinguer les codes et se jouer des limites qui séparent la fiction de la réalité. Attention aux professeurs de vérité, aux peaux de vache de l’affirmation du bon, du juste et de l’honnête. La frontière n’est pas loin, et elle est poreuse.
L’écrivain est alors en droit de conclure: « Je suis de ceux qui croient que la fiction dépasse toujours la réalité, mais que la réalité est toujours plus riche que la fiction. » Et il nous laisse là.
camille aranyossy
Javier Cercas, Les lois de la frontière, éditions Actes Sud, Arles, janvier 2014, 346 p. – 23,00 €.