James Salter, Et rien d’autre – Rentrée 2014

James Salter, Et rien d’autre – Rentrée 2014

Quelle déception !

Les meilleurs livres de James Salter (Un bonheur parfait et Une vie à brûler) sont non seulement excellents, mais propres à vous inciter à tout lire de lui, suscitant une sorte d’enchantement addictif, qui fait qu’on rêve de retrouver le même plaisir sous une forme inédite. C’est dire si mon appétit était grand à l’idée de découvrir Et rien d’autre ; et naturellement, le concert d’éloges autour de sa parution ne l’a pas diminué. Hélas, ma déception a pris, au fil de la lecture, les mêmes proportions, si bien que j’avoue avoir eu grand mal à me forcer à avaler les cent dernières pages.
Sans avoir sous les yeux le texte original, on ne saurait vérifier dans quelle mesure la traduction de Marc Amfreville a pu contribuer à ce déplaisir, mais il est certain qu’à a différence de celle, brillante, dont Salter a pu bénéficier pour Un bonheur parfait (de Lisa Rosenbaum et Anne Rabinovitch), elle laisse à désirer : on y trouve des lourdeurs fort malvenues quand il s’agit de traduire un styliste (exemple : “(…) l’homme que sa mère aimait, sans doute pas de façon plus sexuellement passionnée que son père, bien que, clairement, ce soit totalement faux étant donné l’intensité des sentiments de Bowman, une intensité émotionnelle presque palpable“, pp. 250-251), de vilains anglicismes comme “techniquement“ – dans des contextes où, en français, il convient d’utiliser “pratiquement“, “concrètement“, voire “théoriquement“ – et des signes d’une culture littéraire douteuse (“Pepy“ au lieu de “Pepys“ et “Bunin“ au lieu de “Bounine“). Certaines phrases suscitent l’hilarité, sans être censées le faire ; mes préférées : “Il l’entendit produire un son comme une vraie femme“ (p. 320) et “Elle paraissait un peu attristée par ces propos si phallocrates“ (p. 335) – qui nous amènent par ailleurs à des défauts dont il n’y a pas de raison d’en vouloir au traducteur.

Je doute, en effet, que même traduit par un styliste sublime, ce livre puisse susciter autre chose que l’exaspération et/ou le ricanement chez quiconque n’est ni phallocrate, ni passionné par les scènes érotiques répétitives, ni ignorant du reste des œuvres de Salter. Si vous les avez lues, ce roman vous fera, déjà au bout de cent pages, l’impression d’une sorte d’auto-plagiat piteux, où tout ce que l’auteur a déjà raconté ailleurs se retrouve repris en variations malhabiles, voire grotesques. Le protagoniste – dont les traits de base le font ressembler à n’importe quel autre protagoniste salterien – est un personnage à la fois bâclé au point de paraître inexistant, et qui réussit à se rendre de plus en plus antipathique, à partir de l’étape où il couche avec la fille (très jeune) d’une ancienne maîtresse, avant de lui jouer le bon tour consistant à l’abandonner à Paris, sans le sou, par mesure de vengeance à l’égard de la mère et pour le plaisir de quitter au lieu d’être quitté.
Les autres personnages ressemblent, eux aussi, à leurs homologues d’autres textes du même auteur, et pas en mieux. Les situations sont soit connues d’avance au lecteur, pour avoir déjà été exploitées ailleurs, soit typiques des fantasmes du romancier, au point de paraître invraisemblables et de porter à croire que son imaginaire ne saurait plus que rabâcher. Enfin, les cinéphiles seront ahuris de découvrir quelle séquence précise d’un chef-d’œuvre de Visconti (présenté simplement comme “un vieux film“, alors qu’à l’époque où se déroule l’action de ce chapitre du roman, il était plutôt récent) Salter a choisie pour fond visuel d’une scène érotique de celles qui font tout sauf vous émoustiller (quand vous n‘êtes ni macho, ni femme-objet). On s’en réjouit pour le cinéaste : mieux vaut être mort trop tôt que de se voir rendre un tel “hommage“.

agathe de lastyns

James Salter, Et rien d’autre, l’Olivier, août 2014, 365 p. – 22,00 €

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