Isabelle Sojfer, A conserver au frais/Eric Houser, Encore vous précédé d’Auto-didax/Jacques Barbaut, L’Ouverture de la pêche

Isabelle Sojfer, A conserver au frais/Eric Houser, Encore vous précédé d’Auto-didax/Jacques Barbaut, L’Ouverture de la pêche

Un recueil décevant qui permet à Eric Vauthier d’analyser l’art de revisiter notre fonds culturel féérique

Des nouvelles des Petits matins…

Dans une précédente chronique, nous soulignions le dynamisme des jeunes éditions Les Petits matins en faveur de la nouvelle. On doit ainsi à cette maison, outre la publication d’une revue de création littéraire, Rue Saint Ambroise qui, depuis 1999, rassemble trois fois par an une dizaine de nouvelles d’auteurs de fiction, la parution régulière de recueils de récits courts. À ce jour, le catalogue des Petits matins compte quatre ouvrages de ce type. Si Le Saint cleptomane et la fille au vagin doré de Pablo Krantz, paru en octobre 2005, s’imposait par l’originalité de son inspiration et ses qualités d’écriture, la lecture du dernier recueil que propose l’éditeur déçoit quelque peu.
 
À conserver au frais d’Isabelle Sojfer se présente comme un ensemble de treize récits qui, pour la plupart, mettent en scène dans un cadre très contemporain des personnages mythiques puisés dans le patrimoine littéraire et culturel. Si la nouvelliste n’hésite pas à mettre en scène le « Père Noël »en vieillard sous antidépresseur, ni même à s’attaquer à Shakespeare, avec « Le Roi Lear »2 – soit l’histoire d’un magnat de l’industrie sur le déclin qui, dépossédé de son empire par ses filles, finira SDF, elle semble avoir une évidente prédilection pour les Contes de Perrault. Ainsi, « Les Nains »3, à travers les aventures de BN, une jeune femme hystérique et dépressive dont n’arrive pas à se débarrasser une famille de gens de petite taille, revisite Blanche Neige ; « Le Fusil »4 propose une relecture moderne du Petit Chaperon rouge, tandis qu’ « Une fois dans sa vie »5 met en scène Cendrillon en jeune fille désespérément seule avec sa collection de chaussures. Pour « Poucet »6 et « La Nef des ogres »7, l’écrivain puise certains éléments narratifs dans Le Petit Poucet. Enfin, en ce qui concerne « Sipping beauty »8, il s’agit de la transposition de l’histoire de la Belle au bois dormant chez un couple de punks minables.

Si on ne peut que saluer l’esprit de démythification irrespectueuse qui anime ces tentatives de relectures, on ne peut s’empêcher de souligner combien ces récits, pour la plupart, manquent d’originalité et de fantaisie en regard de ce qu’ont pu proposer les devanciers d’Isabelle Sojfer dans cette voie. Sans même remonter aux conteurs de la fin du XIXe siècle, apôtres de ce que Jean de Palacio a pu nommer le merveilleux perverti9, la littérature de ces dernières décennies a offert plusieurs réussites exemplaires dans l’art de subvertir la tradition du conte de fées, tantôt en y introduisant une dimension sadienne, comme Angela Carter dans son admirable Compagnie des loups10, ou bien Nadine Monfils dans ses Contes pour petites filles perverses11, tantôt en y injectant un souffle de féminisme teinté d’humour et de mélancolie, à l’instar de Pierrette Fleutiaux avec La Métamorphose de la reine12

L’idée de pervertir le merveilleux en le confrontant de manière grinçante avec le quotidien triste et plat, voire sordide, de l’époque contemporaine, comme le fait Isabelle Sojfer, a déjà été exploitée à maintes reprises ces dernières années. On rappellera par exemple l’iconoclaste « Boucherie féerique » de Marc-Edouard Nabe13 où, dans une société matérialiste et hostile au merveilleux et à toute transcendance, le sort des fées est de finir dépecées sur l’étal des bouchers. Plus proche de la manière de l’auteur d’À conserver au frais, mais avec plus de fraîcheur, d’humour et de fantaisie, Nadine Monfils proposait, à l’occasion de son premier recueil de nouvelles, une « Cendrillon 81 »14. Dans cette transposition du conte de Charles Perrault au début des années 1980, Cendrillon est une fillette frustrée lisant des revues pornographiques tout en regrettant la froideur de son patron. Pourtant, comme son homologue du XVIIe siècle, elle connaîtra elle aussi un destin « magique » : aidée par un parrain carrossier, directeur des entreprises « Cars à bosses », réparations en tous genres15, qui la dote d’une mobylette transformée grâce à un coup de baguette magique en Harley Davidson, elle va pouvoir assister au bal qui se tient à l’Hôtel de Ville et se faire remarquer, puis épouser, par Marcel, authentique Prince Chômeur16. S’ensuivent dix années de vie conjugale d’un sombre ennui : Marcel n’a toujours pas de travail et passe ses journées au bistrot à jouer aux cartes, tandis que Cendrillon passe son temps à accomplir des tâches ménagères et à s’occuper des enfants. Et le récit de Nadine Monfils de s’achever sur ce constat plein d’ironie amère : Les contes de fées existent encore…17

Lorsqu’à son tour, Isabelle Sojfer revisite le conte de Perrault, elle en supprime toute la dimension fabuleuse et se prive ainsi du contraste fécond et savoureux entre le merveilleux et le prosaïque. Chez la nouvelliste, si Cendrillon, modeste guichetière dans une banque, se rend au grand bal donné au château de Courlange en Jaguar et vêtue d’une robe somptueuse grâce au concours de sa Marraine, cette dernière ne possède aucun don magique mais des relations dans le milieu télévisuel, des économies et, surtout, bien peu de scrupules. Dans « Une fois dans sa vie », le bal se révèle stérile ; lorsque le « prince charmant » – en fait un jeune diplômé plein d’avenir18 – découvre la condition modeste de Cendrillon, il jette son dévolu sur Marie-Agathe, une des belle-sœurs de la pauvre fille. À partir de ces prémices, Isabelle Sojfer bâtit l’histoire languissante d’une névrosée ordinaire à l’existence d’une extrême platitude, provoquant très vite l’irritation du lecteur qui a bien du mal à s’attacher à cette Cendrillon collectionneuse de chaussures. D’autant plus que le style développé par l’auteur, volontiers terne, est loin d’être particulièrement « enchanteur ».

Si, dans son ensemble, À conserver au frais ne parvient pas à convaincre vraiment, faute, de la part de l’écrivain, d’une rigueur suffisante dans l’art de conter, le recueil a néanmoins le mérite de ménager quelques agréables surprises, en particulier lorsqu’Isabelle Sojfer s’adonne pleinement à l’humour noir et à la cruauté. Dans ce domaine, « Le Don »19, première nouvelle de l’ouvrage, peut être considérée comme une réussite. On y découvre une famille sans le sou qui, pour améliorer son quotidien et s’équiper en électroménager, accepte volontiers de voir la grand-mère qu’ils hébergent vendre un à un ses organes. Après avoir sacrifié ses deux yeux, un poumon, un rein, puis son estomac, la vieille femme devient par trop encombrante, nécessitant des soins coûteux. Pour y remédier, la famille se résout à céder le reste des organes monnayables de la très chère grand-mère (cœur, foie…), une affaire qui permettra l’achat d’un joli pavillon, tandis que l’on se débarrasse à peu de frais de la dépouille de la vieille femme : 
Mamie se retournerait dans sa tombe si elle vous entendait. Il se trouve qu’elle n’en a pas, de tombe. Nous avons donné son corps à la science. Gratuitement. Est-ce que ce don-là aussi, on va nous le reprocher ? 20
Parmi les quelques autres textes intéressants, « L’Absence »21 est sans doute le plus efficace, à défaut d’être le plus original. Le héros-narrateur, un névrosé étouffé par une mère castratrice, découvre un matin, alors qu’il va se raser, que son miroir ne lui renvoie pas son image. Très vite l’angoisse, puis la panique le gagnent. Dans un accès de folie, il finit par égorger sa génitrice, recouvrant ainsi sa personnalité et, par la même occasion, son reflet : 
Dans le miroir, mon visage était barbouillé de larmes et de sang.22

Parmi les autres nouveautés des Petits matins, nous signalerons la parution en mars et avril 2006 de deux recueils poétiques dans la collection « Les Grands soirs » : Encore vous précédé d’Auto-didax d’Eric Houser, proche parfois de la production américaine contemporaine, et, surtout, L’Ouverture de la pêche de Jacques Barbaut, qui se signale notamment par sa fantaisie ludique et son humour féroce.

NB – Cliquez sur le lien en surbrillance pour vous procurer directement L’ouverture de la pêche et le recueil d’Éric Houser

NOTES

1 – « Père Noël » in À conserver au frais, pp. 93-100.
2 – « Le Roi Lear », ibid., pp. 77-92.
3 – « Les Nains », ibid., pp. 23-30.
4 – « Le Fusil », ibid., pp. 111-117.
5 – « Une fois dans sa vie  » ibid., pp. 31-39.
6 – « Poucet », ibid., pp. 101-110.
7 – « La Nef des ogres », ibid., pp. 141-159.
8 – « Sipping Beauty », ibid., pp. 61-75. 
9 – Jean de Palacio, Les Perversions du merveilleux. Ma Mère l’Oye au tournant du siècle, Paris, Nouvelles Editions Séguier, 1993.
10 – Angela Carter, La Compagnie des loups et autres nouvelles (traduit de l’anglais par Jacqueline Huet), 1985 ; réédition : Paris, Le Seuil, Points, 1997.
11 – Nadine Monfils, Contes pour petites filles perverses, éditions du Rocher, 1995.
12 – Pierrette Fleutiaux, Métamorphoses de la reine, 1984 ; réédition : Gallimard coll. « Folio », 1999.
13 – Marc-Edouard Nabe, « Boucherie féerique » in K. O. et autres nouvelles (illustrations de Vuillemin), éditions du Rocher, 1999, pp. 233-242.
14 – Nadine Monfils, « Cendrillon 81 » in Laura Colombe. Contes pour petites filles perverses, 1981 ; réédition : L’Atelier des brisants, coll. « Le Miroir aveugle », 2001, pp. 106-115.
15 – Ibid., p. 109.
16 – Ibid., p. 114.
17 – Ibid., p. 115.
18 – Isabelle Sojfer, « Une fois dans sa vie », op. cit., p. 33. 
19 – Isabelle Sojfer, « Le Don », op. cit., pp. 11-21.
20 – Ibid., pp. 20-21.
21 – Isabelle Sojfer, « L’Absence », op. cit., pp. 51-60.
22 – Ibid., p. 60.

eric vauthier

   
 

-  Isabelle Sojfer, A conserver au frais, Les Petits matins, 2006, 164 p.
-  Eric Houser, Encore vous précédé d’Auto-didax, Les Petits matins, coll. « Les Grands soirs », 2006, 128 p.
-  Jacques Barbaut, L’Ouverture de la pêche, Les Petits matins Coll. « Les Grands soirs », 2006, 124 p.

 
     
 

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