Inter fæces et urinam

Inter fæces et urinam

Navigation intérieure est un livre de souvenirs écrit et peint à quatre mains, celles d’Iren Mihaylova et de Nathalie Straseele, avec pour mouvement un aller-retour qui va fatalement de l’intérieur vers l’extérieur. Mouvement qui obéit également à un second aller-retour, celui du regard de l’autre qui s’accomplit en s’offrant au risque d’être incompris. Sinon nié. Exemple : Iren tend les bras afin de connaître la joie de la reconnaissance p.18, joie aussitôt contredite par Nathalie qui dit rester rebelle ; et laisse ainsi entendre qu’elle la refuse.  Mais c’est dans cet écart, cet espacement, que la peinture s’inscrit. La figure de la figuration chez Iren que Nathalie masque en paysage, en signe (de peau) qui se distingue de la figure par la géologie de ses couches.

N’oublions pas qu’aujourd’hui c’est l’art qui explique le sujet et non plus l’inverse. Ainsi, le souvenir bref, raconté (flash d’écriture) par nos deux artistes entre vite dans le courant de la peinture où il coule son comment souvent à son avantage afin que le regardeur y prenne la vie pour son équivalent fictif. Et son secret. La bête tapie derrière les couches de couleur de Nathalie vient frapper le regard et même au regard comme on frappe à la fenêtre pour demander une sortie. Chez Iren, c’est le secret de l’Autre, c’est-à-dire du Christ qui se cache derrière chaque figure. Celui qui a donné son verbe à la peinture, et s’en est ensuivi l’eucharistie… Avale et tu verras… Tu verras le voile qui masque le visible pour te le redonner à voir. « Noé, le cultivateur commença de planter la vigne. Ayant bu du vin, il fut enivré et se dénuda à l’intérieur de sa tente. Cham, père de Canaan vit la nudité de son père et avertit ses deux frères au-dehors. Mais Sem et Japhet prirent le manteau, le mirent tous deux sur leur épaule, et marchant à reculons, couvrirent la nudité de leur père ; leurs visages étaient tournés en arrière et ils ne virent pas la nudité de leur père. » Genèse IX, 20-23

Sans ce voile-manteau rien de visible n’est permis.

Pour nos deux artistes voir passe donc par l’écriture, ut pictura poesis, écrire en supposant une question qui brûle les lèvres quand on mange une hostie : qu’est-ce que ça devient ? Joyce y avait répondu d’un jeu de mot : litter/letter.  Autrement dit l’ordure/la lettre. Il est légitime de rapprocher le logos, le discours, du scatos puisque le mot « excrément » désigne uniformément (si l’on peut dire) dans la langue du XVIIe siècle, tout « ce qui sort du corps des animaux, lorsqu’ils ont fait leur digestion ». Soit d’une part l’urine et la matière fécale désignées toutes deux ou seulement la dernière, selon qu’on se réfère à Furetière ou au Dictionnaire de l’Académie, par les mots de « gros excréments » ; et d’autre part les autres résidus corporels, autrement dit (si l’on suit toujours Furetière) « le fiel, l’humeur mélancolique qui est attirée par la rate » et tout ce qui est « poussé dehors par transpiration insensible, ou par des conduits qui y sont particulièrement destinés, comme celui du cerveau qui se décharge par le nez, par la bouche, etc. » ; et même – paradoxalement car cela semble en faire un produit de la digestion comme le devient la peinture par la lettre avalée puis ressuscitée sur le papier. On appelle ce voyage inter fæces et urinam la Navigation intérieure !

Lumineux désastres reprend cette navigation mais cette fois entre deux écrivains, Iren Mihaylova et Damien Paisant, qui tournent autour d’une toile d’Iren qui représente la crucifixion d’une femme dont la couronne d’épine se porte sur un rosier en cascade et en mémoire de la rose rose p.39.  Il ne s’agit plus de souvenir mais de l’état où « se trouve le linge linceul aujourd’hui… » écrit Damien p. 20 en réponse à l’injonction d’Iren p.18 : « Engouffre la lumière qui se reflétera de ton œil, de l’orbite de ton œil. »
En l’état, nos deux voyants ont un autre point commun. Ils se situent à la charnière de l’ancien et du nouveau. Au point de rupture du voir pour la première, qu’elle pulvérise via une manière d’écrire le vide qui n’appartient qu’à elle. Et de l’image-mouvement pour le second qu’il fait glisser vers l’innovante image-temps.  « L’image-temps n’est pas au présent, pas plus qu’elle n’est souvenir. Elle rompt avec la succession empirique, et avec la mémoire psychologique, pour s’élever à un ordre ou à une série du temps. », nous dit Deleuze. Dit autrement, le corps en croix bouge l’écrit par le vide créé par la manducation des espèces tel le rosier rose qui permet le passage de l’extérieur vers l’intérieur et vice-versa, comme c’est écrit en avertissement par nos deux ôteurs. Car le vide voit, n’est-ce pas ! Et ce, au-delà du temps.  

Iren Mihaylova & Damien Paisant, Lumineux désastres, Peau Électrique, 2024 – 13,00 €.

Iren Mihaylova & Nathalie Straseele, Navigation intérieure, Peau Électrique, 2025 – 20,00€.

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