Histoires de famille
La compagnie I Chjachjaroni, sous la direction de Myriam Azencot, offre une adaptation pleine de talent de la pièce de Biljana Srbljanovic
Dans une mise en scène d’une maîtrise assurée – sons, décors, rythmes, gestes, jeux… -, la compagnie I Chjachjaroni, sous la direction de Myriam Azencot, offre une adaptation des Histoires de famille de Biljana Srbljanovic pleine de talent qui, jouant avec habileté entre farce et férocité, saisit le spectateur et l’entraîne dans les abîmes vertigineusement puérils et cruels d’être homme… C’est un grand bonheur que se voir offrir de semblables mises en scène !
Espace nu et sinistré, terre désolée face au spectateur : mur de palissades pourries, branchages desséchés, arbre mort, sol usé, grossière toile tendue devant une cabane de bric et de broc, machine à laver cabossée, pneu usé… Au centre de ce terrain vague, installées de manière incongrue, une table et des chaises.
Ténèbres.
Éclairage cru d’un haut-parleur, qui prend voix, qui prend vie : cette voix frappée d’une présence dérangeante et inquiétante, hallucinante, c’est celle du Pouvoir sans visage, mais hypnotique, manipulateur, propagandiste, et qui s’adresse au peuple abstrait, sans nom, sans nation, à tous les peuples, pour rappeler la menace qui guette – on ne peut ni doit savoir laquelle mais elle est là c’est l’évidence, cette voix nous rappelle le péril et l’urgence des devoirs qui en naissent pour le peuple, devoirs d’être tous unis les uns contre les autres, faisant le jeu du Pouvoir sans nom. C’est le Pouvoir anonyme qui invente le peuple effrayé, un peuple aussi abstrait que lui, réduit à son unité élémentaire de peur et de soumission à la peur. Cette voix sidérante, elle commente ce qui va suivre, elle l’engendre, on sent déjà la marche de la machine fatale du politique, l’imminence de la catastrophe, et c’est un beau coup de maître, à notre sens que d’avoir tiré cette voix d’un autre texte de cette jeune et talentueuse auteur serbe, Biljana Srbljanovic, pour engendrer cette farce cruelle qu’est Histoires de famille…
Ténèbres.
Musique apocalyptique, traumatique, catastrophique, faite de métal et d’angoisse – une enfant grimpe la palissade, hystérique, nerveuse, effrayée, stupéfiante : l’égarement de Corrine Capanaccia fouille les entrailles, fait brûler les yeux incapables de se détacher de son jeu pris d’un rythme fou dévorant son visage et son corps…
Alors la comédie peut se lancer, absurde et saisissante.
Rupture totale de ton : de la cabane, un trio étrange sort. Un couple et leur enfant. Mais l’homme porte des habits trop larges que l’on dirait tirés de la panoplie du bon comique du cinéma des années 20, et sa bouille est mangée d’un air pincé un peu bouffon ; la femme est une ménagère saugrenue aux cheveux hirsutes et vêtue à la « bobonne » ; le gamin semble bien grand pour être un gamin, avec son bermuda trop court, sa casquette de travers et sa mine égarée. C’est l’heure du repas, et une scène de famille ordinaire, même si un peu déjantée, prend place… 
Rupture totale de ton ? Non. Le spectateur devine peu à peu ce qui se joue, troublé devant l’étrangeté atroce et dérisoire de la situation : cette famille, ce sont des gamins qui jouent aux adultes, au « peuple », reproduisant ce qu’ils voient tous les jours, sauf que ce qu’ils voient, ce qu’ils montrent est d’une horreur effarante, et ils le montrent avec toute la puérilité lucide des enfants, qui est celle de l’horreur des adultes mêmes qu’ils imitent. Ces enfants s’amusent à jouer divers tableaux de famille : mais ces tableaux sidèrent de cruauté, sous l’allure du burlesque, tous se consommant dans une même logique d’égoïsme et de mort, où les enfants apprennent de leurs parents la méfiance inconditionnelle qui doit être la leur et d’où découle leur devoir essentiel, celui de tuer.
Délation de tous contre tous, brutalité des parents sur les enfants, profits de guerre, égoïsme universel, mesquinerie, influences néfastes de l’Occident, pulsions homicides… au sein même de ces lieux matriciels de l’amour et de la mort que sont la famille et l’enfance, c’est la frénésie guerrière de tout un peuple, de tout Peuple qui se joue, lorsqu’il se voit plongé dans les conditions de misère les plus terribles qui soient, une misère pas seulement matérielle, mais spirituelle aussi, où le Pouvoir perverti a un rôle essentiel. Summum de la misère spirituelle, lorsque la famille devient une enceinte de transmission de la haine et de la peur. La guerre parvient à s’insinuer partout, pas seulement dans les corps physiques et politiques – elle sait se loger dans le cœur et le pourrir, c’est une de ses grandes horreurs…
Cependant, c’est avec un heureux bon sens que, toute l’atrocité de ce monde en vrille, l’auteur a choisi de le faire jouer par des enfants dans des scènes improbables, laissant au spectateur une saine distance qui évite l’atonie du tragique, une distance propice à la lucidité supérieure du rire. Ainsi, cette pièce se révèle un juste moment pour se rappeler que la légèreté du rire a souvent plus de sérieux et de profondeur que le tragique…
Je crois en cette idée enfantine qui veut que le théâtre peut faire quelque chose pour changer le monde. (Biljana Srbljanovic)
Ce spectacle est celui de l’ambiguïté totale : scène de famille et d’horreur, jeunes acteurs jouant des enfants jouant des adultes, farce et férocité, puérilité et sérieux, moments banals et morts illimitées… la pièce avance dans une mêlée contradictoire et effarante qui nous parle, que nous comprenons : elle nous expose une certaine logique qui nous effraye parce qu’elle est absurde, oui, mais nous la comprenons… car si elle nous parle de l’ex-Yougoslavie victime de l’horreur postsoviétique, elle nous parle en même temps de l’Homme.
Si le théâtre vous est bien une théorie de l’humanité… Un grand moment de théâtre auquel il faut assister sans faute !
Ce sont ces différents éléments : distance, légèreté, cruauté, ironie… appliqués à un sujet grave et actuel qui m’ont séduite et font de cette pièce une fable profonde et décapante que l’on a envie d’offrir au public.(Myriam Azencot)
samuel vigier
Histoires de famille
Mise en scène :
Myriam Azencot
Par la compagnie I Chjachjaroni,
Avec :
Corrine Capanaccia (Nadezda) ; David Levadoux (Vojin) ; Toinou Terrazzoni (Milena) ; Arnaud Wuceldorf / Jean Pagni (Andria) ; Jean-François (La Voix)…
NB – Une rencontre-débat avec l’auteur, animée par Philippe Lefait, en présence d’amis et de personnalités choisies par Biljana Srbljanovic, aura lieu à l’issue de la représentation du dimanche 19 mars.
N’hésitez pas à errer dans le beau lieu du Théâtre du Soleil après le spectacle, pour découvrir davantage une compagnie qui sait allier le talent à la simplicité. Il est bon de ne pas avoir toujours à dissocier les hommes de leurs œuvres !