Hicham Lasri, C’est eux les chiens
Si vous avez manqué de voir sur grand écran C’est eux les chiens d’Hicham Lasri, précipitez-vous sur le DVD, sans vous laisser rebuter par le slogan malvenu dont il est affublé (“Un road-movie punk au cœur du Printemps arabe“) : ce film n’a de punk que le fond sonore du générique de fin, il n’est pas plus assimilable à un genre défraîchi que Profession : reporter d’Antonioni, et le Printemps arabe n’y sert que de prétexte à un récit dont la portée (universelle) témoigne du talent prodigieux de son auteur.
Le point de départ de l’histoire, c’est la rencontre entre une équipe de télévision censée tourner un sujet d’actualité, au cours d’une manifestation à Casablanca en 2011, et un “vieux débris“ que le journaliste croit avoir déjà croisé quelque part, un homme à moitié fou, qui dit sortir de prison. Ne se rappelant même plus son nom – il se présente par son matricule, 404 -, ce personnage n’a pas la moindre idée de ce qui a pu se passer sur terre depuis 1981, et ne souhaite qu’une chose : finir ce qu’il était en train de faire avant d’être arrêté, c’est-à-dire apporter des stabilisateurs pour vélo à son fils et un bouquet de fleurs à sa femme (il ne semble guère capable de réaliser qu’au bout de trente ans, c’est sans doute inutile). Même s’il n’a aucune envie de témoigner, il se retrouve pratiquement kidnappé par les gens de télévision, décidés à exploiter de leur mieux ce cas sensationnel – mais qui ne feront pas que profiter de la faiblesse de leur proie. De fait, obligés d’aider “404“ à retrouver sa famille, ils vont s’embringuer avec lui dans une série de situations tragi-comiques vouées à leur apprendre, bon gré mal gré, nombre de choses qu’ils ignoraient, sur leur pays, les mécanismes de l’Histoire et de la vie humaine, et jusque sur eux-mêmes.
Le scénario regorge d’idées brillantes et de rebondissements riches de sens ; les acteurs sont fabuleux, à commencer par Hassan Badida (“404“), récompensé pour ce rôle aux festivals de Dubaï et de Rabat ; la mise en scène est inspirée et virtuose de bout en bout, tantôt mine de rien, dans les séquences au faux aspect documentaire, tantôt de façon frappante, comme dans l’épisode de la caméra volée qui continue de filmer ou à l’étape de la “panne de micro“. En un mot, c’est là un chef-d’œuvre, qu’on a envie de revoir à peine a-t-on fini de le visionner.
La seule critique à adresser à ce DVD concerne les suppléments : il aurait mieux valu interviewer bien plus longuement Hicham Lasri, qui ne manque pas de choses à dire et qui s’exprime en un excellent français ; on aurait pu se passer de ses deux courts-métrages, nettement inférieurs en qualités à C’est eux les chiens.
agathe de lastyns
Hicham Lasri, C’est eux les chiens, DVD, Montparnasse Vidéo, septembre 2014, 95 min., – 15,00 €.
