Herta Müller, Tous les chats sautent à leur façon – entretien avec Angelika Klammer
Quand les existences perdues sortent de l’ombre
Celle qui resta une inconnue en France jusqu’à son Prix Nobel – et qui depuis l’est à peine moins – se révèle dans ses « confessions » un être envoûtant. Autant par son parcours que ses pensées.
Elles sont si dangereuses que – et on l’apprend dans ce livre – sa grand-mère lui demandait d’aller « ne pas penser ». Il est vrai que celle qui dans son enfance allait garder les vaches et apprit à communier avec la nature se sentait « incapable d’être normale ».
Certes, elle avait de quoi inquiéter : elle imaginait que les plantes se baladaient dans la nuit et que le cœur de la Vierge Marie était « une grosse pastèque coupée en deux ». Peu à peu, elle apprend non seulement à inventer des collages avec les mots des autres mais à écrire des romans pour inventer dans la langue ses vaticinations que les quidams estiment farcesques ou folles. Manière de moins souffrir et de sortir un peu des étaux du vécu. L’auteure ne se sent chez elle que dans les mots. Et lorsqu’elle revient en hâte à sa maison, c’est parce qu’elle sait qu’ils l’attendent. Ils permettent d’approfondir l’anachorèse et la vérité de l’œuvre dont de tels entretiens engagent à la découverte.
La romancière d’origine roumaine y revient sur une enfance douteuse (famille aidant) mais qui refusa toujours de devenir une « cafardeuse » au service de la Securitate roumaine. Herta Müller méprise les idéologies totalitaires qui sont les plus promptes à tordre le coup aux imaginaires et à faire de chacun un condamné à mort en puissance.
Se retrouvent là les obsessions et le terreau d’une œuvre qu’il faut relire dès ce livre terminé : entre autres Dépressions, Animal du cœur chez le même éditeur. Une telle littérature fascine par sa magie verbale et les « référents » qu’elle anime. Existe là une sorte de cinéma muet accompagné de musique (Mozart de préférence).
A toute littérature militante à la brillance superfétatoire sera préférée une telle oeuvre où les existences perdues (ou presque) sortent de l’ombre.
jean-paul gavard-perret
Herta Müller, Tous les chats sautent à leur façon – entretien avec Angelika Klammer, traduit De l’allemand par Claire de Olliveira, Gallimard, 2018, 240 p. -22,00 €.