Habib Tengour, La Sandale d’Empédocle

Habib Tengour, La Sandale d’Empédocle

Intervalles 

Je sors à l’instant de la lecture de La Sandale d’Empédocle de Habib Tengour, pour me plonger dans la rédaction de ces notes. Car il faut parcourir l’ouvrage en une lente patience propre à se saisir de cette prosodie, pour en tirer la substantifique moëlle. Et l’étape de la lecture est décisive pour moi. J’ai vu la force de cette poésie s’éployer dans la page blanche comme une hirondelle, allant et venant au creux de l’air.
Cela a agi pour moi comme lorsque l’on coupe une étoffe pour coudre un vêtement, dégageant une forme où, en retirant les morceaux de tissus propres à faire un vêtement, en procédant au choix de ce que le patron de la chemise ou de la tunique, ou de la robe, laisse entrevoir une forme structurée, donc pris par le travail de la découpe et de la piqûre.

La chose la plus évidente et qui apparaît très vite, c’est la relation avec les intervalles, la relation au vide – relation entre le patron de la chemise avec ce qui est ôté. J’y ai vu ce dialogue que la théologie négative nomme apophatique, s’opposant ainsi à la théologie cataphatique, et donc espérant du contour du néant seul capable en négatif de saisir la divinité.
L’articulation des idées et des formes, idées et formes flottant dans des espaces vacants, dans un chant troué par la respiration de l’aède, confinant à la viduité graphique des poèmes, se situe dès lors je crois, au sein de l’angoisse qui, chez Heidegger, ouvre sur le néant, le souffle infini et vide. C’est une sorte de déchirement quoi qu’il en soit.

Fractions de vers qui s’écrivent à distance sur la page, ou allant d’un paragraphe à l’autre avec des retraits, ou déchirant l’espace de la page pour loger ce qui reste de discours, une quintessence du propos. L’intervalle est significatif, car il découvre le nerf poétique, il agit ainsi qu’une liaison interrompue entre deux syntagmes, à la façon d’un effet scriptural à part entière.
Le néant permet la naissance du poème. Ainsi, cette « sandale », ce soulier – comme Derrida parle des souliers de van Gogh -, marquant le chemin vers le poème, permet cette marche en altitude, sur une crête alpestre côtoyant les glaces et les abîmes.

La trace du poème en fragments initie

 

audaces formelles

nettoyage du lexique

 

 

      un rythme te poursuit depuis l’enfance

ce jour

où tu as entendu ton père réciter la qasida de Tarafa

 

ce n’est plus l’heure de se dérober au

                                                           sens

 

échafaudages sonores d’une enfance protégée

Oui, le poème se dilate au contact de ses retraits et rythmes sans régularité, donc pas du tout lénifiant, mais au contraire soutenant l’attention du lecteur qui réalise de cette façon un voyage vers le texte.

Ce ne sont pas des trous dans la conscience, mais des fenêtres sur l’inconscient. Tout nous pousse à l’intellection de ces blancs, de ces intervalles. Peut-être est-ce, dans l’esprit de Habib Tengour, recourir à un monde intervallaire pour plonger l’être dans ses limites, dans le très difficile espace de la page qui mime à mon sens, la totalité véritable de l’être, donc de son manque, de son abandon.
Nous touchons du doigt le vrai mystère de la forme. Et j’ai souvent à l’esprit cette citation du philosophe et mathématicien René Thom, et ici avec beaucoup de justesse : En somme, le bord c’est la forme.

    L’oiseau

         qui

     prend son

        vol à

     Minuit

est           aveugle 

 

didier ayres

Habib Tengour, La Sandale d’Empédocle, éd. Non-lieu, 2021 – 12,00€.

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