Gombrowicz en Argentine : Témoignages et documents 1939-1963

Gombrowicz en Argentine : Témoignages et documents 1939-1963

Gombrowicz, au style plein d’un humour et d’une tonicité rare, tel que raconté par sa femme

N
otre équipe de rédacteurs ne cesse de croître… attirés par la seule visite régulière du Littéraire, ou bien crânement sollicités par nous eu égard à leurs compétences ou à leurs goûts particulièrement marqués pour certaines littératures, de nouveaux manieurs de plume viennent volontiers nous proposer leurs contributions. Emmanuelle Jeu est de ceux-là : ses liens d’amitié avec l’un de nos chroniqueurs ont posé les prémices de son recrutement – et son excellente connaissance de l’auteur polonais Gomborowicz a fait le reste…

Lorsqu’après trois semaines de croisière à bord du Chrobry, Gombrowicz débarque, le 22 août 1939, à Buenos Aires, il ne sait pas encore qu’il passera en Argentine la majeure partie de son existence. Lorsque la déclaration de guerre en Europe surprend les voyageurs du Chrobry en septembre 1939, que les premières bombes allemandes s’abattent sur Varsovie, et qu’il choisit de rester, seul et anonyme, en terre étrangère, tandis que son compagnon de route, Sraszewicz, embarque pour l’Angleterre, sait-il déjà qu’il est irrémédiablement tombé amoureux – lui le Slave, le Nordique, le descendant de la vieille Europe – du soleil argentin ?

Car c’est bien d’une histoire d’amour dont il s’agit dans cette rencontre, mais attention, pas n’importe quel amour, un amour à la Gombrowicz, bien sûr, autrement dit cousu d’horreur, celle de la catastrophe qui s’abattait en même temps sur l’Europe et qui lui enleva absolument tout ; un amour cousu de chaos, de tourments, de ténèbres… en un mot, d’immaturité. En propulsant l’auteur de Ferdydurke désormais sans un sou ni même un manteau de rechange dans les bas-fonds de Buenos Aires, le destin se chargeait en effet d’offrir à celui dont l’œuvre retraçait les affres d’une exploration encore inédite dans les terra incognita de la fascination des vieux pour les jeunes, de la forme pour l’informe, la possibilité d’une puissante libération, d’un véritable printemps : l’homme mûr qu’il était devenu depuis la publication des Mémoires du temps de l’immaturité repartait à la conquête, depuis le cœur même de sa propre existence, de la jeunesse.

N
e nous y trompons pas cependant ; ses années argentines furent pour Gombrowicz à la fois les plus difficiles et les plus belles de sa vie, et il leur a consacré l’essentiel de son Journal. Mais quand on sait aussi que la mystification était son passe-temps favori, qu’il usait avec une suprême délectation de ses multiples masques, non seulement dans ses œuvres de fiction, mais aussi dans la vie, et partant dans la partie autobiographique de ses récits, les témoignages recueillis par sa femme, Rita, partie à son tour à la conquête, sur le sol argentin, des traces et du souvenir encore vifs de Gombrowicz, sont un précieux miroir qui permet au lecteur de saisir un peu plus précisément le jeu des multiples facettes de cette personnalité géniale de la littérature polonaise. Le mystère « Witoldo », comme l’appelaient ses amis argentins, n’en reste pas moins, heureusement, entier, mais l’on a au moins compris une chose, c’est que la vie et l’œuvre ont été chez Gombrowicz inextricablement liées, et qu’il pratiquait, selon ce paradoxe qui se situe au fondement même de son écriture, l’art de la mystification avec le plus grand sérieux, et la plus grande sincérité.

Tel est le sujet vaste et captivant de cet ouvrage ; pour conclure, contentons-nous de citer la présentation de l’éditeur :
En sorte que ce livre, qui est le décryptage d’un exil de 24 ans considéré par Gombrowicz comme la liberté de devenir Gombrowicz (au prix d’une incroyable pauvreté), constitue l’indispensable ouverture à la lecture d’une oeuvre dont on reconnaît désormais qu’elle est la plus novatrice de notre temps

Emmanuelle Jeu

 

   
 

Rita Gombrowicz, Gombrowicz en Argentine : Témoignages et documents 1939-1963 (édition revue et augmentée), éditions Noir sur Blanc coll. « NSB essai », 310 p. – 20,00 €.

Laisser un commentaire