Gérard Touratier, Charlotte T suivi de Les encombrants

Gérard Touratier, Charlotte T suivi de Les encombrants

Dans une finesse extrême, l’écriture poétique devient à la fois roman et théâtre. L’oralité est ressentie là où tout se joue entre deux réalités voire quasiment leur réinterprétation – à tous les sens du terme.
Gérard Touratier ne mélange pas deux types de souvenirs : les siens et celle de Charlotte Tennenbaum – femme juive âgée que l’auteur a rencontrée, fasciné, dans un EPHAD où il l’a interviewée. Mais l’auteur l’a rassurée : « Nous ne pouvions nous douter que ce livre nous ferait vivre si joyeusement, dans une fraternité qui, peut-être, nous permettra de nous présenter, sans trop d’ appréhension, devant ce qu’il convient d’ appeler l’inconnu ».

Dès ce préambule, l’auteur frappe juste par sa subtilité littéraire en prouvant que tout bon texte commence par sa fin. Mais nul ne s’y ose sinon un tel écrivain – ou Pinget et Ionesco. Quant à ses «Encombrants », l’auteur y tient mais il fait bien plus que faire avec. Avec Charlotte T. itou, ce n’est là ni du semblable, ni du divers. Certes, une telle joyeuse juive « loupe généralement sa bouche pour terminer exténuée sur le bas de son menton. » mais, pour elle et si besoin, l’auteur scie les barreaux de son lit juste ce qu’il faut : histoire qu’elle ne tombe pas, ni qu’elle soit condamnée.

Une telle œuvre évite tout pathos. Et plus la mort arrive, plus le sommeil est heureux : il se libère de son passé. Et c’est là une leçon implicite de Camus. Comme lui, Touratier est dramaturge, comédien et poète. De la matière mémoire, tout devient droit de faire : « J’achèterais le Rhin, de sa source à sa délivrance dans « la mer de Dieu », comme nous l’appelions à cette époque.» Mais, finalement, les deux récitants font des ivraies le bon grain de leur ivresse.

Dans cette mixité de deux passés emboîtés ou plutôt juxtaposés, rien n’est donc jeté aux encombrants car tout est bon pour la « Dive » comme Rabelais l’a appris : « le temps mûrit toute chose ; par le temps, toutes choses viennent en évidence ; le temps est père de la vérité ». Avec sa voix narratrice polymorphe, Touratier écrit, développant plusieurs personnages (qu’on retrouvera sans doute par la suite de son œuvre). Même finissant parfois, ils sont déjà là « pour commencer ». Les objets, visages, souvenirs, lieux peuplent l’émission de leur « je », énigmatique être qui parle mais qui est aussi la parole elle-même. Ecrite dans une oralisation paradoxale, elle construit l’univers de deux textes si rares.

Gérard Touratier, Charlotte T suivi de Les encombrants, L’Harmattan, Paris, 2025 – 13,00€.

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