Georges-Henri Soutou, L’Europe de 1815 à nos jours

Georges-Henri Soutou, L’Europe de 1815 à nos jours

Un ouvrage qui est aussi bien un outil de travail très utile qu’une ouverture à des réflexions qui enrichiront l’historiographie européenne

Dans son introduction, Georges-Henri Soutou, spécialiste français des relations internationales, présente son ouvrage comme un manuel destiné aux étudiants du cycle universitaire, en conformité d’ailleurs avec l’esprit de la collection. Pourtant, cette étude dépasse de loin le simple manuel. Tout en étant un instrument de travail très utile, elle offre aux lecteurs une réflexion aussi large qu’approfondie sur l’histoire du continent européen depuis le congrès de Vienne, en n’escamotant aucune des questions brûlantes de l’historiographie actuelle.

L’ouvrage est organisé en trois parties. La première contient une bibliographie extrêmement riche, thématisée et surtout – c’est son grand intérêt – internationale, puisqu’on y trouve les principales et plus récentes études historiques en français, en italien, en anglais et en allemand. La deuxième partie, présentée comme un essai de synthèse comparative, propose une histoire de l’Europe, dans ses aspects de politique intérieure et de relations entre les États, mais sans jamais être une juxtaposition des histoires nationales ; la dernière revient sur les grandes controverses historiographiques, sur les différentes écoles historiques, sur les grands courants politiques qui ont traversé l’histoire du continent. Ainsi sont analysées les idéologies non totalitaires, la lente mais inexorable démocratisation de l’Europe et toutes les questions qui tournent autour des conflits qui l’ensanglantèrent. Notons que G-H Soutou se penche sur une des grandes questions qui déchirent l’historiographie française, à savoir celle de la brutalisation supposée des comportements que la Grande Guerre aurait entraînée chez les Européens. Face à ce concept, il préfère celui de guerre totale. En effet, il rappelle que la guerre est par essence brutale, et ce depuis les origines de l’humanité ; les guerres napoléoniennes ne sont en effet pas connues pour être des guerres en dentelles… L’essence des conflits du XXe siècle réside donc plutôt dans la montée de la guerre totale, qui implique tous les secteurs de la société, et d’où découle une brutalisation des comportements qui dépasse les stades précédents.

Sur le plan de la politique étrangère, G-H Soutou réfléchit sur la notion et la réalité de l’ordre européen. Après en avoir analysé les origines dans l’Europe du XVIIIe siècle, il analyse en détail le fonctionnement et l’évolution du Concert européen, installé par le congrès de Vienne. Ce système repose sur le corpus juridique défini par les signataires des Actes de Vienne et sur la concertation entre les cinq, puis six grandes puissances du continent, à travers la réunion de congrès. Ces derniers permettent de régler par la négociation les grands problèmes surgissant au XXe siècle, au premier plan celui des nationalités. L’auteur insiste sur l’équilibre sur lequel se fonde cet ordre européen, équilibre mécanique entre les puissances, mais équilibre également organique, construit autour d’une certain nombre de valeurs communes, cohérentes et profondes, et de la conscience d’une civilisation commune marquée par le christianisme et les Lumières. C’est donc à dessein que G-H Soutou parle d’ordre européen, et non pas seulement de système européen, pour désigner le Concert européen. Un ordre qui parvient à maintenir la paix générale jusqu’en 1914 et qui, certes change à partir de 1848 et surtout après l’unité allemande. Au-delà de cette date, le système évolue considérablement. Bismarck construit un système d’alliance contre la France, en temps de paix, avant que ne s’établissent deux systèmes d’alliance antagonistes ; ce sont deux réalités contraires à l’esprit du Concert européen et qui conduisent à la guerre de 1914. Les pages consacrées à l’échec du système lors de la crise de juillet 1914 sont particulièrement éclairantes.

Après avoir analysé les buts de guerre, et leur montée aux extrêmes, le livre nous entraîne dans les ambiguïtés des traités de paix, synthèse du monde diplomatique ancien et des principes de la New diplomacy. Pour la période de l’entre-deux guerres, G-H Soutou démontre que, malgré le wilsonisme, la SDN et la notion de la sécurité collective, le Concert européen ne disparaît pas complètement. Il se fait encore sentir dans le pacte de Locarno et le pacte à quatre. Après la tourmente de la Seconde Guerre mondiale, il ne paraît pas illégitime de parler du maintien d’un ordre européen, bien que dissimulé derrière les fractures du conflit Est-Ouest. Un ordre fondé sur le cadre juridique défini à Potsdam, repris dans l’Acte final d’Helsinki, et sur lequel l’Europe de 1989-1990 reconstruit son système de sécurité. Bien sûr, l’idée même d’un Concert européen n’est plus défendable dans l’Europe actuelle ; pour autant, le maintien des structures étatiques et des intérêts nationaux poussent à la prudence. Pour l’auteur, il est toujours légitime de parler d’un système interétatique européen, en dehors de l’Union européenne, selon le schéma d’un Concert modernisé, tenant toujours compte en fait des considérations d’équilibre, y compris au sein de l’Union (voir les divergences au sujet des questions balkaniques ou moyen-orientales).

Parmi la multitude de problématiques soulevées par cet ouvrage très dense, deux retiennent notre intérêt. La première est celle de la comparaison entre les trois totalitarismes européens, fascisme, national-socialisme et communisme. Cette question a donné et donne encore lieu à des débats passionnés en France, surtout depuis la publication du Livre noir du communisme en 1998. L’analyse de G-H Soutou s’avère posée et nuancée. Il reconnaît les convergences nombreuses entre les trois États : l’antilibéralisme, le rejet de la mondialisation libérale anglo-saxonne (très forte chez les nazis), le couple répression/adhésion, les origines dans la Première Guerre mondiale, la création de l’homme nouveau, le rejet de l’Autre qu’il faut détruire, la volonté de modernisation politique et sociale. Il passe ensuite aux divergences : la notion de l’État pour le fascisme, du prolétariat pour le communisme, de la race pour le national-socialisme, chacun s’alimentant à des sources différentes, la Révolution française pour les deux premiers, l’anti-libéralisme du XIXe siècle pour le dernier. C’est pourquoi il appelle à une grande prudence dans la démarche comparative qui devrait, selon lui, s’engager vers l’étude de la notion d’idéocratie et du couple répression/adhésion.

La seconde problématique concerne l’identité européenne. Celle-ci trouve son origine dans l’époque médiévale (la Chrétienté) mais surtout dans celle de la Réforme où l’Europe devient ce qui unit des Européens désormais divisés religieusement. Au XVIIIe siècle, la notion d’Europe s’affirme au fur et à mesure de la meilleure connaissance du monde, des progrès de la laïcisation et de l’affirmation de la notion d’équilibre du continent. L’Europe du XIXe siècle possède une réelle unité culturelle, économique et juridique, qui confirme la réalité de la civilisation européenne. Mais c’est vraiment le traumatisme de la Grande Guerre qui fait naître la conscience d’une identité européenne avec la volonté de bâtir une organisation structurée de l’Europe pour éviter tout nouveau conflit ; processus consolidé par la Seconde Guerre mondiale. G-H Soutou se penche sur les deux voies empruntées par la construction européenne à partir des années 1950. La première est celle des Pères fondateurs, pour lesquels l’Europe se fonde sur une réalité de civilisation : celle du christianisme et de la démocratie. Cette Europe affirmait clairement sa spécificité comme espace géographique, historique et de civilisation. Cette voie est abandonnée à partir des années 1980 au profit d’une Europe uniquement fondée sur la démocratie, les droits de l’homme et l’État de droit ; évolution que G-H Soutou regrette puisqu’elle pose la question cruciale de l’identité et surtout des limites de l’Europe.
C’est l’idée même, note-il, d’une Europe ayant sa spécificité que l’on remet ainsi en cause, ce qui peut à terme compromettre le projet européen. La question de la candidature turque se cristallise autour de ce débat.

On le voit, cet ouvrage constitue autant un outil de travail très utile qu’une ouverture à des réflexions et à des débats qui enrichiront l’historiographie européenne.

frederic le moal

   
 

Georges-Henri Soutou, L’Europe de 1815 à nos jours, PUF coll. « Nouvelle Clio », 2007, 515 p. – 35,00 €.

 
     
 

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