Georges Bess (dessin et scénario), Péma ling – Tome 1 : « De larmes et de sang »

Georges Bess (dessin et scénario), Péma ling – Tome 1 : « De larmes et de sang »

Péma Ling la petite Tibétaine fait une entrée remarquable dans le monde des héros de bande dessinée…

Au cœur des montagnes tibétaines, Sonam, un géant contrefait, porte dans ses bras une petite fille endormie, sa nièce Péma Ling. Il se rend auprès de Chenrézi, un niueme chés (un clairvoyant) afin de lui demander conseil. Sa famille vient d’être décimée par les hommes du potentat local, Choegyal, qui n’a pas supporté d’être l’objet des sarcasmes du père de Péma Ling, Tsanga. À la tête d’une petite troupe de saltimbanques constituée de ses trois enfants – son fils Tashi et ses deux filles, Ongmo et Péma Ling – de son frère Sonam et de jeunes aides, il menait son monde de villages en villages pour distraire les foules, au détriment de Choegyal et de sa famille, qu’il se plaisait à tourner en ridicule. Jusqu’au jour où les représailles engagées par le seigneur offusqué ont fini par rattraper Tsanga et les siens. Seuls Péma Ling et Sonam en réchappent.
Chenrézi recommande à Sonam de confier Péma Ling à son autre oncle, Jigme Dorji, un lama, afin qu’il la protège et lui prodigue des rudiments d’instruction. Mais les moines n’apprécient guère les femmes, même si elles ne sont encore que des enfants. Aussi doit-elle adopter l’apparence d’un jeune garçon et troquer son nom contre celui de Tilèn… À la gompa, Péma Ling découvre, par hasard, l’enseignement martial que suivent les moines. Elle assiste en secret à toutes les leçons et prend au plus profond d’elle-même la décision de devenir une guerrière…

Le récit commence in medias res : les hautes montagnes himalayennes, la difficultueuse progression de Sonam chargé de son fragile fardeau, l’arrivée dans l’antre de Chenrézi. Puis va s’intercaler, par courtes intermittences, le rappel des événements qui ont entraîné la disparition des proches de Péma Ling. Les deux phases chronologiques du récit vont se développer en parallèle, sans qu’aucun indice ne vienne les distinguer – le lecteur comprend par déduction qu’il est conduit en amont de l’histoire. Le temps, compris comme pourvoyeur d’un certain « ordre des choses » semble n’être d’aucune importance – et peut-être est-ce en ce sens qu’il faut interpréter l’absence de toute indication de période ou d’époque qui, surtout, donne à l’histoire de Péma Ling une sorte d’universalité, telles ces légendes colportées de génération en génération pour édifier les hommes, entretenir leur mémoire, maintenir vivantes toujours leurs racines les plus profondément enfouies – et, aussi, les faire rêver, ce qui est loin d’être accessoire. L’histoire de Péma Ling doit aussi une part de son universalité à ces thèmes qui la sous-tendent et sont des composantes fondamentales de nombreux contes et récits merveilleux : d’une part le motif de l’enfant orphelin qui, par une force exceptionnelle – d’ordre surnaturel ou non – va se hisser loin de la petite destinée à laquelle il semblait promis et, d’autre part, le travestissement de la petite fille en garçon – l’une des figures de la métamorphose.

Le dessin est indubitablement réaliste par son trait, mais il dépasse largement le réalisme élémentaire, fût-il stylisé, en devenant, souvent, pure expression plastique, notamment lorsque l’environnement disparaît de la case au profit d’un fond monochrome – généralement blanc – isolant ainsi les personnages dans tout l’éclat de leur expressivité, ou encore par cette dominante chromatique omniprésente or et pourpre, à la fois d’une subtilité extrême et suffisamment perceptible pour faire sens. Les contours noirs, fins et accusés, les ombrages travaillés en hachures confèrent au graphisme une âpreté qui sied à merveille à l’histoire comme aux paysages tibétains, dont le moins qu’on puisse dire est qu’ils ne promettent pas aux habitants de douces conditions de vie.
Quant aux personnages, ils n’ont pas la beauté édulcorée des êtres idéalisés : les déformations des corps, comme celui de Sonam, ou de Chenrézi, sont cruellement accentuées, les visages – même ceux des enfants – ont les traits marqués, les expressions comme inscrites à la serpe dans leur chair ; le dessinateur semble avoir trempé ses pinceaux dans les rigueurs climatiques et la misère pour les peindre. Un coup d’œil aux sublimes crayonnés reproduits en fin d’album – une exclusivité de seize pages, destinée à la seule première édition de ce premier tome – montre combien, d’emblée, le crayon du dessinateur a su donner à ces personnages ce modelé particulier qu’ont les êtres façonnés par la douleur et la souffrance.
 
Si Péma Ling est une bande dessinée très écrite – on notera au passage l’emploi de nombreux termes tibétains, toujours expliqués par de très discrètes notes glissées entre les cases – où les textes occupent une place importante, Georges Bess n’en utilise pas moins avec beaucoup de finesse tout le potentiel signifiant de la mise en case. Tout en restant relativement classique, il efface partiellement les cadres en quelques endroits, ou s’autorise l’envolée magnifique d’un paysage pleine page dont une petite partie est ceinte d’un encadrement noir tandis qu’en surimpression viennent se détacher des cases plus petites, telles des incises narratives.

Tant par son sujet que par ses caractéristiques graphiques et les quelques singularités plastiques qui lui confèrent un cachet unique, « De larmes et de sang » semble devoir inaugurer une série de très grande qualité. Péma Ling la petite Tibétaine fait une entrée remarquable dans le monde des héros de bande dessinée, par le truchement d’un dessinateur-conteur dont on ne peut que louer le talent.

Pour en savoir plus sur Georges Bess, consultez la page que lui consacre le site des éditions Dupuis.

isabelle roche

   
 

Georges Bess (dessin et scénario), Péma ling – Tome 1 : « De larmes et de sang », Dupuis coll. « Repérages », mai 2005, 56 p. couleurs + un carnet de croquis de 16 p. noir & blanc – 9,80 €.

Laisser un commentaire