Frédérique Toudoire-Surlapierre, Téléphonez-moi – La revanche d’Echo
Il est des « conforts » vénéneux qui nous rendent vulnérables. On y cerne l’espoir qu’ils proposent sans imaginer le chaos. Le téléphone est au premier rang de ces fléaux qui nous guettent. Sous prétexte de supprimer de la rencontre son indice de viscosité au réel, le médium apparemment « prophylactique » est un médicament tueur. Aragon (devenu pour l’occasion futuriste dans Le Paysan de Paris cité en ouverture de livre) a dénoncé il y a bien longtemps les déboires (euphémisme) qu’il engendre : « Il paraît que le téléphone est utile : n’en croyez rien, voyez plutôt l’homme à ses écouteurs, se convulsant, qui crie Allô !. Qu’est-il, qu’un toxicomane du son, ivre-mort de l’espace vaincu et de la voix transmise ? Mes poisons sont les vôtres : voici l’amour, la force, la vitesse ». Et il n’avait connu le pire : à savoir le téléphone portable et connecté. La « bête » nous fait désormais obligation d’être toujours disponible.
Mais il y a pire. Ce qu’on vénère sous l’égide du rapprochement crée la distorsion d’une telle promesse : prendre le monde pour un village global relié par l’effet de ses réseaux est une vue de l’esprit. Certes, l’appareil peut sembler une ouverture. Il peut le constituer. Toutefois, faire preuve de réserve à son égard n’est pas le fruit d’un esprit chagrin : il s’agit d’essayer de faire l’économie des pleurs qu’il initiera à l’avenir même si hélas ! la conclusion est prévisible. Le mal s’étend ou comme le disait Audiberti « court ».
Frédérique Toudoire-Surlapierre rappelle aussi qu’il n’est pas jusqu’à la littérature et bien sûr au cinéma à montrer comment le téléphone est divinisé. Il est vrai que les arts se doivent de souligner les addictions et les engouements d’une époque. Ne serait désormais vraiment humain que l’être connecté : ce qui n’est pas sans transformer les corps collectifs et les mondialiser. En Afrique, par exemple, le téléphone portable est devenu capital ; feignant de cultiver des espérances il nourrit la puissance et l’emprise d’empires des réseaux.
Le téléphone postmoderne crée une lieutenance face au dominus – médiateur idéal. Il devient l’objet d’un culte au nom de la transmission. Elle établit une sorte de sacré impérial. Celle-ci multiplie la puissance d’une économie des plus rentables qui devient « une majuscule en surplomb » (Régis Debray). La question identitaire y est obviée, elle rend l’être paradoxalement plus incomplet, inconsistant comme si ce fil invisible l’introduisait dans un système et un média de masse qui le dévore.
jean-paul gavard-perret
Frédérique Toudoire-Surlapierre, Téléphonez-moi – La revanche d’Echo, Editions de Minuit, 2016, 224 p. – 20,00 €.
