Frédéric Potier, La taupe de l’Élysée
Une glaçante reconstitution d’une affaire d’espionnage !
Ce dimanche 2 juillet 1954, en fin de journée, Christian Fouchet, ministre des Affaires marocaines et tunisiennes, retrouve Pierre Mendès France, alors président du Conseil, dans sa maison de l’Eure. Le commissaire Dides l’a informé que Jacques Duclos, lors d’une récente réunion du bureau politique du parti communiste français, à lu des extraits du compte-rendu du dernier Comité de défense nationale. Cela signifie que l’ennemi, en Indochine, sait tout de l’état des forces militaires, de l’équipement aux plans de bataille.
L’affaire est très grave. Pierre Mendès France décide de confier l’enquête à Roger Wybot, le Directeur de la Surveillance du Territoire (DST), le patron du contre-espionnage français. Il ne souhaite pas en avertir François Mitterrand, ministre de l’Intérieur, bien que celui-ci ait autorité sur ce service.
Et Wybot, un policier hors-pair, issu de la Résistance, qui a construit la DST telle qu’elle existe en 1954, va mener une mission bien difficile au milieu des directeurs de service qui se tirent dans les pattes, des policiers vendus au parti communiste, bras dévoué de staline, de journalistes peu scrupuleux, d’hommes politique qui sacrifient leur âme au profit de leur ambition…
Dans cette atmosphère délétère, avec l’anticommunisme au cœur de la Guerre froide, Frédéric Potier retrace avec précision les différentes étapes de cette enquête qui aboutira à un fiasco juridique. Il met en scène les acteurs de ces gouvernements de l’époque, des figures illustres comme Edgar Faure, Christian Fouchet, mais des moins illustres comme Emmanuel d’Astier de la Vigerie, le préfet Jean Baylot… Ce sont des gouvernements fragiles pris en tenaille entre les communistes et les gaullistes, ceux-ci ayant en commun leur volonté de faire chuter le régime de cette IVe République.
Avec un style alerte, fluide et très précis, basé sur une documentation solide appuyée sur des textes d’archives nouvellement accessibles, l’auteur fait revivre les événements qui vont amener à la fin de cette République en 1958. Il livre un magnifique portrait de Pierre Mendès France, un homme intègre, quelques peu fourvoyé dans le marigot rempli de crocodiles qu’est la sphère politique. D’ailleurs, son gouvernement ne survivra pas à cette affaire.
Frédéric Potier illustre de façon remarquable ce qu’était la France de cette époque, une cible de choix pour les services d’espionnage à la solde de Moscou. Aujourd’hui, le doute n’est plus possible avec l’accès à des archives déclassifiées. De nombreux journalistes, intellectuels, hommes politiques (les femmes étant exclues de ces sphères) furent les honorables correspondants du camp communiste.
Mais ce qui est frappant, effrayant, c’est que rien n’a changé. Ce sont les mêmes affairistes avides de pouvoir, d’avantages, prêt à toutes les compromissions pour rester en place, pour continuer à se gaver. Avec ce roman politico-historique, Frédéric Potier livre une description glaçante des coulisses du pouvoir, une image glaçante de situations qui se renouvellent sans cesse, et d’une belle actualité.
serge perraud
Frédéric Potier, La taupe de l’Élysée, Éditions de l’aube, coll. Aube Noire, mai 2025, 296 p. – 19,90 €.